Druzes et Israël, relation complexe

L’actualité nous incite à publier un texte écrit en janvier 2017 par Jacques Fontaine. Il y revient sur les spécificités des druzes. Il donne des explications sur la relation particulière entre État israélien et druzes. Mais il montre les limites de la stratégie coloniale du « diviser pour régner ».

Les druzes et Israël : une relation complexe

Par Jacques Fontaine. Janvier 2017. Publié dans Info-action (bulletin de l’AFPS 01) n° 44, février 2017.

La relation entre l’État israélien et les druzes est assez particulière : les druzes de Galilée n’ont pas été victimes de la Naqba – certains ont même combattu avec les milices juives dès 1948 – et ils sont restés dans leurs villages. Comment l’expliquer ? Et comment expliquer que les druzes du Golan n’ont pas été expulsés, contrairement aux autres habitants du plateau ? Mais avant d’essayer de comprendre ces situations particulières, il nous faut nous intéresser à la spécificité des druzes.

Qui sont les druzes ?
Des membres de la communauté druze qui résident sur le plateau du Golan © IDF

Des membres de la communauté druze qui résident sur le plateau du Golan © IDF

Les druzes sont une population proche-orientale professant une forme hétérodoxe de l’islam issue de la branche ismaélienne du chiisme. On peut dater l’apparition des druzes au début du XIe siècle, en Égypte, sous le calife fatimide al-Hakim (996-1021). À la fin de son règne, deux Persans, l’un de ses vizirs (al-Darazi, d’où vient le terme de Druze) et Hamza commencèrent à prêcher une nouvelle doctrine (cf. infra). L’imam al-Hakim y fut petit à petit divinisé. À sa mort en 1021 (probablement assassiné), ils le proclamèrent occulté, conformément à la tradition messianique chiite.

La doctrine druze insiste sur l’unité absolue de Dieu : elle est nommée Din al-Tawhid (religion de l’unité divine). Cette doctrine a pour base l’islam et en particulier le soufisme. Mais, elle a aussi fait de nombreux emprunts aux deux autres monothéismes (judaïsme et christianisme), à la philosophie grecque et même aux religions perses et indiennes.

La doctrine des druzes étant secrète et ésotérique, elle n’est révélée, après les divers degrés de probation, qu’à une minorité d’initiés cooptés. Elle s’appuie sur la croyance en la réincarnation. Éloignée de l’islam orthodoxe, elle ne se réclame pas de la charia et n’a ni liturgie, ni lieux de culte. Sa base théorique se trouve en partie dans un ouvrage appelé les Épîtres de la sagesse. Ce corpus est formé par les lettres aux premiers druzes, rédigées par Hamza et al-Muqtana, proche compagnon de Hamza, dans la première moitié du XIe siècle. À la mort de al-Muqtana (1043), la conversion devient impossible.

Désormais, on naît druze, mais on ne le devient plus (sauf exception rarissime). Contrairement aux chrétiens et aux juifs, les druzes ne furent jamais considérés comme communauté religieuse autonome par les pouvoirs musulmans. Ils n’eurent donc pas accès au statut de dhimmi (protégé).

Dès la mort de al-Hakim, les druzes commencent à être persécutés par les courants dominants de l’islam, sunnites et chiites. Ceux-ci les considèrent comme hérétiques, (de même que les alaouites, autre schisme de l’islam chiite datant du IXe siècle), car ils refusent de reconnaître le Prophète (Rivoal, 2002).

Ils quittent donc l’Égypte pour s’installer dans la montagne libanaise (région du Chouf). Ils essaimeront ensuite dans une montagne syrienne située entre le Hauran et le désert qui prendra le nom de djebel Druze, dans le nord de la Palestine, sur les pentes du mont Hermon et dans la région d’Alep. Ces persécutions, particulièrement violentes à certaines époques, durèrent jusqu’au XXe siècle.

Aujourd’hui, le nombre de druzes est estimé entre 900 000 (Mantran, 2008) et 2 millions (divers auteurs) dont 200 000 à un million en Syrie, 200 à 400 000 au Liban et 200 à 250 000 ailleurs. Une centaine de milliers vivent en Israël (Mont Carmel et Haute-Galilée) et une vingtaine de milliers sur le plateau du Golan, annexé par l’État hébreu.

Trois points sont communs à tous les druzes résidant au Proche-Orient. D’abord l’attachement à la terre qui les a vu naître. Ensuite, la fidélité à l’État dans lequel ils vivent. Enfin, le maintien de leur spécificité et le refus de toute assimilation. Ils continuent ainsi une tradition multi-centenaire, appuyée sur un « précepte qui commande aux druzes de dissimuler leurs croyances et de toujours faire allégeance au parti politique dominant, viatique permettant de comprendre les contradictions entre les attitudes politiques des différentes composantes de la minorité druze » (Rivoal, 2002).

Les druzes israéliens.
Paysage du Golan à l'extérieur de la ville druze de Majdal Shams - Hauteurs du Golan © Adam Jones

Paysage du Golan à l’extérieur de la ville druze de Majdal Shams – Hauteurs du Golan © Adam Jones

L’arrivée des druzes dans le nord de la Palestine (Galilée et Carmel) remonte au début du XVIIe siècle, lors de l’expansion de l’émirat druze du Liban sous la direction de Fakhr al-Din (1590-1635). Mais, les villages druzes vont se retrouver très rapidement sous la domination des juridictions musulmanes d’Acre et des collecteurs d’impôts musulmans (Rivoal, 2002). La revendication d’un statut de communauté autonome ne fut satisfaite ni par l’Empire Ottoman, ni par les Britanniques.

Dans les années trente, les druzes palestiniens, tiraillés entre le nationalisme arabe et leur conscience de groupe ethno-national, choisissent majoritairement une certaine neutralité (Nouhou, 2009). Mais, le mouvement sioniste, comprenant son intérêt à diviser les Palestiniens, avive les dissensions préexistantes entre druzes et sunnites et sollicite certains clans druzes avec lesquels il passe un accord. Puis, dans les années 1937/1939, les sionistes apportent un soutien financier à certains druzes.

Pendant la guerre israélo-arabe de 1948/49, une partie des druzes coopère avec le mouvement sioniste, en particulier avec la Haganah. Si bien que les druzes ne sont pas victimes de la Naqba et ne quittent pas leurs villages, à de rares exceptions près.

Cette politique sioniste de soutien aux druzes s’explique par quelques éléments factuels (domination des druzes par les sunnites), mais aussi sur des éléments totalement imaginaires (références bibliques, comparaison tout à fait abusive entre druzes et Juifs marranes [Juifs convertis de force au christianisme par l’Inquisition] obligés à utiliser la dissimulation pour pouvoir conserver leur religion) (Parsons et Laurens, 2002).

Après sa création, l’État hébreu distingue les druzes des autres Palestiniens. C’est ainsi qu’il autorise, dès 1956, les druzes à servir dans l’armée israélienne, instaurant un véritable « pacte du sang » entre juifs et druzes (ce qui les fait passer pour des collaborateurs aux yeux des autres Palestiniens), qu’il leur octroie une autonomie communautaire en matière religieuse et judiciaire, autonomie ratifiée par le Parlement israélien en 1963, et qu’il développe très rapidement l’éducation pour que les druzes acquièrent « une conscience identitaire d’eux-mêmes et (les amener) à servir dans l’armée, gage de leur loyauté envers l’État » (Nouhou, 2009).

Cependant, l’État israélien ne cesse de tenter de limiter leur espace, que cela soit au sens physique du terme ou au sens figuré. Le point de focalisation essentiel des divergences entre l’État hébreu et les druzes est la question de la terre et son contrôle. Le cas du village de Bet Jan, en Haute Galilée, en est un exemple caractéristique (Nouhou, 2009) : à partir d’une réserve de chasse créée par les Britanniques, les autorités israéliennes ont petit à petit mis en place une réserve naturelle aux conditions d’accès draconiennes au détriment des terres agricoles du village. Malgré leurs protestations – en particulier dans les années quatre-vingts (grèves, manifestations…) – les villageois druzes n’ont jamais pu récupérer leurs 60 % de terres spoliées. En tout, c’est 80 % des terres druzes de Galilée qui ont été confisquées par Israël bien que Ben Gourion ait promis aux druzes, en 1948, le respect de la propriété de la terre… (Friedman, 2015).

Hauteurs du Golan - ville druze de Bukata © auteur inconnu

Hauteurs du Golan – ville druze de Bukata © auteur inconnu

Aujourd’hui, la centaine de milliers de druzes de Galilée semble bien intégrée à l’État d’Israël. Ils sont plus nombreux que les juifs à faire leur service militaire : 83 % contre 75 % au début des années 2000 (Nouhou, 2009).

Selon un sondage du début des années 2000, ils se sentiraient à 90% Israéliens. Ils ont 5 députés au Parlement israélien actuellement, dans différents partis…

Mais, cette allégeance à l’État israélien, si elle a pu être majoritaire et l’est peut-être encore, n’a jamais fait l’unanimité de la communauté druze. Le cas du grand poète Samih al-Qâsim (1939-2015) qui fut l’un des chantres de la résistance palestinienne, en est sans doute le meilleur exemple.

Mais cet exemple n’est pas isolé, surtout à partir de la première intifada où se développa un mouvement de sympathie pour les Palestiniens (Mantran, 2008). Aujourd’hui, il semble bien qu’une partie de plus en plus importante de la communauté druze commence à prendre ses distances avec l’État d’Israël. La spoliation des terres est toujours contestée et le service militaire est de plus en plus mal accepté. Plusieurs jeunes druzes ont préféré la prison à une armée qu’ils ne voulaient pas servir.

Et un sondage, datant de quelques années, montrait que deux tiers des druzes étaient désormais opposés au service militaire pour les jeunes. Les infrastructures urbaines comme à Daliyat al-Carmel (15 000 habitants) ne sont pas au niveau des villes juives. Une certaine discrimination à l’embauche subsiste. Les permis de construire sont toujours difficiles à obtenir… (Friedman, 2015). D’autre part, le projet de loi sur le caractère juif de l’État d’Israël est refusé par les druzes et, aujourd’hui, des personnalités druzes de plus en plus nombreuses se définissent comme des Arabes palestiniens.

Les druzes du Golan.

Le plateau du Golan est la partie sud-ouest de la Syrie qui s’étend du mont Hermon (2804m) au lac de Tibériade et au Yarmouk (principal affluent du Jourdain) sur une superficie de 4 000 à 5 000 km². Il domine la haute vallée du Jourdain de plusieurs centaines de mètres. C’est une région de climat méditerranéen relativement bien arrosée (500 à 1 000 mm/an, voire plus sur le mont Hermon) qui bénéficie en plus de l’une des trois sources du Jourdain, la source de Baniyas. C’est donc une région agricole de qualité, assez peuplée (60 à 80 hab/km² au milieu des années soixante).

Dans les années soixante, plusieurs incidents ont opposé Israël et Syrie : bombardements de villages israéliens par l’artillerie syrienne, bombardement par l’armée de l’air israélienne (grâce aux « Mirage » vendus par la France) de travaux syriens d’adduction d’eau à partir de la source de Baniyas). La partie occidentale du plateau fut occupée par l’armée israélienne lors de la guerre de juin 1967 et l’essentiel de ses habitants (80 % de musulmans, 20 % de chrétiens) ont été expulsés.

Sur les 150 000 habitants (dont une dizaine de milliers de Palestiniens victimes de la Naqba de 1948/49), seuls 6 à 7000 druzes répartis en 5 villages sont autorisés à rester sur le plateau. Cette mansuétude pour les druzes n’est évidemment pas due au hasard. Elle s’inscrit dans le droit fil de la politique israélienne envers les druzes de Galilée.

Dès juin 1967, la destruction systématique des villages syriens, ainsi que la ville de Quneitra, capitale administrative de la région, située à proximité de la ligne de cessez-le-feu, est commencée. En tout, ce sont 194 localités syriennes qui seront rasées par l’occupant israélien (De-Colonizer, 2016).

Suite à la guerre d’octobre 1973, une force d’interposition de l’ONU est mise en place sur une bande de terrain de 3,5 à 10 km de large et sur une longueur de près de 80 km, du sommet du mont Hermon jusqu’au Yarmouk.

Cette zone a été évacuée en septembre 2014 en raison de la guerre civile syrienne. Mais, passer de Syrie en Israël (ou inversement) est toujours impossible (en dehors d’un ou deux couloirs totalement contrôlés par Israël) en raison des mines anti-personnel disposées par l’armée israélienne depuis près de 50 ans : un à deux millions ! Il arrive malheureusement parfois que des personnes, surtout des enfants, s’engagent dans la zone minée, notamment près de la petite ville de de Majdal Shams, au pied du mont Hermon, et c’est l’accident : 66 morts et 70 blessés depuis l’occupation. En 1981, Israël a annexé unilatéralement la partie du plateau du Golan occupée. Cette annexion, illégale, n’est évidemment pas reconnue.

Le village druze d'Ein Qiniyye sur le plateau du Golan, au pied du mont Hermon © Leif Knutsen

Le village druze d’Ein Qiniyye sur le plateau du Golan, au pied du mont Hermon © Leif Knutsen

Aujourd’hui, la partie occupée du Golan compte environ 1 200 km² et elle est intégrée administrativement à l’État hébreu. Elle est peuplée d’une cinquantaine de milliers d’habitants, environ 30 000 colons et 20 000 druzes. En effet, dès la fin de l’année 1967, la colonisation sioniste a commencé sur le plateau.

En 1971, il y avait déjà 12 colonies, 35 en 1982 et 44 en 2005 (Blanc et alii, 2007). L’agriculture est l’activité principale aussi bien pour les colons que pour les druzes (cultures fruitières, vigne, élevage, céréales…).

Mais les conditions de production ne sont pas les mêmes. Les colons peuvent disposer de toute l’eau qu’ils souhaitent, pas les druzes. De ce fait, les rendements ne sont pas les mêmes. Dans les colonies, on peut produire jusqu’à 6,5 tonnes de fruits à l’hectare. Dans les parcelles des villageois druzes, on ne dépasse pas les 2,5 tonnes.

Aujourd’hui, l’immense majorité des druzes du Golan reste sur une position légitimiste de fidélité à la Syrie (moins de 10% ont accepté de prendre la nationalité israélienne, malgré les avantages que cela procure) et au gouvernement de Bachar al-Assad considéré comme un allié vital face à l’occupation israélienne. Et ceci malgré la guerre civile syrienne qui a déjà entraîné quelques incidents sur le plateau du Golan.

Les villageois druzes craignent pour leurs coreligionnaires de la partie syrienne du plateau du Golan et n’apprécient pas le fait qu’Israël soigne dans ses hôpitaux des combattants syriens blessés appartenant au Front al-Nosra (branche syrienne de al-Qaïda). Ainsi, l’opération de séduction qu’avait tentée Israël en direction des druzes du Golan a lamentablement échoué. Ces populations restent fidèles à l’État syrien et continuent à revendiquer le retour du plateau du Golan à la Syrie.

La stratégie coloniale de « diviser pour régner », de s’appuyer sur des minorités est classique et aussi vieille que le monde ou, a minima, aussi vieille que l’impérialisme et la colonisation… ce qui fait déjà quelques milliers d’années !

Un des exemples les plus connus est l’attribution de la nationalité française aux juifs d’Algérie par le décret Crémieux (1870). C’est une stratégie semblable qui a été mise en place par les dirigeants sionistes entre les deux guerres et qui s’est concrétisée lors de l’indépendance d’Israël en 1948. Et c’est cette même stratégie qui s’est prolongée avec l’occupation du Golan en 1967.

Mais cette stratégie semble aujourd’hui proche de l’impasse. Contrairement à leurs aînés de 1948, les druzes occupés en 1967 ont très largement refusé leur intégration à l’État sioniste. Et, aujourd’hui, un nombre grandissant de druzes de Galilée, bien qu’encore minoritaire, commence à prendre ses distances avec l’État d’Israël. Sa direction très droitière, en fait extrême-droitière, insiste de plus en plus sur le caractère juif de l’État israélien, ce qui contribue à aggraver le sentiment de marginalisation de nombreux druzes.

Bibliographie

Blanc P., Chagnollaud J.-P., Souiah S.-A., 2007 Palestine, la dépossession d’un territoire, L’Harmattan, Paris, 254 p.

DeColonizer, 2016, Localités palestiniennes, juives et syriennes détruites depuis les débuts du sionisme jusqu’à 2016, 1 carte au 1/250 000ᵉ, Tel-Aviv.

Friedman A., 2015, Israël va-t-il perdre les druzes ? Jérusalem Post, 2-11-2015

Mantran R., 2008, Druzes, Encyclopædia Universalis, t. 7, pp. 1019-1021

Nouhou A. B., 2009, Druzes israéliens : entre allégeance et rébellion, Confluences Méditerranée, 3/2009 (N° 70), p. 165-180.

Parsons L., Laurens H., 2002, Les druzes et la naissance d’Israël, 1948 : la guerre de Palestine, Paris, Autrement, « Mémoires/Histoire », p. 8-9.

Rivoal I., 2002, Le poids de l’histoire : Druzes du Liban, Druzes d’Israël face à l’État, Annales. Histoire, Sciences Sociales, 57e Année, No. 1 (Jan. – Fév., 2002), pp. 49-69


Pour compléter, vous pouvez consulter un article qui donne des informations actualisées sur la situation :