La lutte contre le trafic de drogue

Philippe Pujol journaliste et écrivain français, fut lauréat du prix Albert-Londres en 2014 pour sa série d’articles sur les quartiers nord de Marseille. Dans une tribune parue dans Libération, il expose la vulnérabilité d’une partie de la société, de plus en plus précarisée. C Durazzi nous en propose une synthèse.

La lutte contre le trafic de drogue

Par C. Durazzi membre de Inseme à Manca – L’APRÈS Corse. Le 19 janvier 2026.

En 2025, selon l’Office anti-stupéfiants (OFAST), 70 tonnes de cocaïne ont été saisies dans les dix premiers mois de l’année. Soit 30% de plus que les 53,5 tonnes interceptées en 2024 – déjà considérée comme année record. De même, 96 tonnes de cannabis ont été saisies. Soit quasiment l’équivalent des 100 tonnes confisquées en 2024.

Les saisies sont de plus en plus importantes, reflétant un trafic en constante augmentation. Le gouvernement aiguise ses armes.

Une nouvelle unité spécialisée

Le 5 janvier 2026, a été mise en place une unité spécialisée du tribunal de Paris. Il s’agit du Pnaco : Parquet de lutte contre le narcotrafic et le crime organisé.

Ce parquet a été créé suite à la proposition de loi contre le narcotrafic adoptée le 1ᵉʳ avril 2025 pour lutter contre « des gens très dangereux », selon les mots de Vanessa Perrée, procureure.

Cette loi introduit des mesures inspirées en partie par les lois antimafia italiennes. Elles pourront être très utiles. Actuellement, il y a  170 dossiers difficiles pour 16 magistrats. Il est prévu que cette instance monte en puissance ! À suivre…

Un nouveau vocabulaire

En 2025, un nouveau vocabulaire a fleuri pour parler de l’ampleur du trafic de drogue en France.

On parle des organisateurs, de « cartellisation », de « mexicanisation ». On parle des « narcomicides », des exécutions commises par des « sicarios » en référence aux tueurs à gage opérant pour les cartels d’Amérique latine. On se gargarise de néologismes pour faire croire qu’on s’est emparé du problème.

Le point de vue de Philippe Pujol

« Le narcotrafic prolifère sur les vulnérabilités d’une société détraquée », dit Philippe Pujol.

Philippe Pujol est un journaliste et écrivain français, lauréat du prix Albert-Londres en 2014 pour sa série d’articles « Quartiers shit » sur les quartiers nord de Marseille.

Il vit à Marseille. Il connait très bien la ville et ses quartiers. Et, il nous interpelle une nouvelle fois, dans une tribune de Libération du 21 novembre 2025, après le meurtre du frère d’Amine Kessaci.

Je vous propose une tentative de synthèse de cette tribune. Cette synthèse est incomplète et se focalise sur la vulnérabilité d’une partie de la société, de plus en plus précarisée, vulnérabilité qui est le principal axe de travail des trafiquants de drogues.

Nous ne parlerons pas de la partie de l’article sur des expériences de légalisation.

  1. C’est quoi le narcotrafic ?
  2. Qui sont ces vulnérables ?
  3. Le tout sécuritaire est-il utile ?
  4. Les solutions proposées
  5. En conclusion.

1. C’est quoi le narcotrafic ?. 

Pour Philippe Pujol, « c’est un signal social majeur. »

C’est le signe d’une détresse sociale, économique et psychologique qui monte dans les banlieues ou les villes périphériques. C’est le symptôme d’une société qui va mal, qui a abandonné une partie de ses citoyens, qui a abandonné les plus vulnérables.

Le message officiel, relayé partout et par tous, consiste à dénoncer une criminalité surpuissante, organisée pour dévorer des pans entiers de notre société. Alors, on renforce la lutte.

Alors vous exhibez un méchant : le narcotrafiquant « mexicanisé ».

En fait,

le trafic de stups se divise schématiquement en cinq niveaux qui tous sont autonomes les uns des autres : producteur (qui se combat par la diplomatie), transitaire (qui nécessite des accords internationaux), semi-grossiste (cible de la police judiciaire), détaillant (confondus par des enquêtes de terrain) et intérimaires (les plus nombreux, cette armée de vulnérables exploités par les dealers du niveau au-dessus).

2. Qui sont ces vulnérables ?

Avec tous ces travailleurs pauvres, ces petits boulots minables et écrasants, avec cette absurdité du travailleur indépendant, de l’auto-entrepreneur, ou du chef de soi-même, avec ces sans-emploi qui ne sont même plus comptabilisés parmi les chômeurs, ces RSA qui ne le touchent même pas, avec tout ce travail au noir, instable et misérable, avec les services publics qui décrochent, relayés par un privé qui ne pense qu’à faire du fric, des économies et de la com, avec tant de fabriques à vulnérabilité, les violences symboliques, les violences sexistes, les violences racistes, les violences sociales, les violences politiques, tout cela alimente le banditisme que vous espérez combattre.

La délinquance des quartiers de la relégation – quartiers Nord à Marseille ou ailleurs – fragilise leur population et

ce sont les faiblesses exploitables des populations qui permettent le trafic, le crime ; et le crime n’a même pas à fabriquer ces vulnérabilités puisque notre société s’en charge.

Trois radicalisations s’installent là-dessus : radicalisation politique avec son vote extrême en route vers le fascisme, radicalisation religieuse et sa doctrine mortifère, et radicalisation délinquante, la plus puissante, car la plus pragmatique.

Vous aurez beau combattre, dénoncer, ou tenter de normaliser chacune de ces trois radicalisations, vous n’aurez jamais aucun répit tant que des gens sont jetés dans le désespoir.

Vous pouvez croire naïvement qu’il s’agit d’une lutte du bien contre le mal, vous pouvez continuer à idéaliser l’approche uniquement sécuritaire, pourtant en perpétuel décalage avec la réalité, cette utopie béate n’est qu’une scotomisation.

Pourquoi un gamin quelconque est devenu un assassin insensible ? L’idée n’est pas d’atténuer sa responsabilité devant la justice, qu’elle le condamne, et durement, l’idée est de saisir quelle vulnérabilité a été exploitée et dans quel contexte, pour qu’il en arrive là.

Pourquoi des gamins deviennent esclaves des réseaux de stups ? Pourquoi d’autres se font tortionnaires ? Quelles sont les failles ? Ne pas chercher les causes est un relâchement, un laisser-faire dont on peut se demander à qui il profite.

Ces quartiers populaires déconscientisés, désespérés ne votent pas ; leurs cycliques rénovations urbaines font marcher une économie des travaux publics à coups de milliards, toujours ça de pris ; leur dégradation sociale permet des coups médiatiques dès que nécessaire, il n!y a qu’à se servir ; leur détresse économique favorise l’exploitation d’une main-d’œuvre à moindre coût, social washing en prime… C’est bien utile, des quartiers de misère.

3. Le tout sécuritaire est-il utile ?

Le tout sécuritaire se renforce par ses échecs :

Puisque ça ne marche pas, puisque le banditisme s’étend encore, alors il faut renforcer ce sécuritaire, plus de flics, plus de sanctions.
Vous allez créer ce que vous prétendez combattre, et quand vous serez submergés vous mettrez ça sur le dos de la bien-pensance, vous inverserez les rôles.

La présidente du conseil départemental des Bouches-du-Rhône

a anéanti à son arrivée, en 2014, les soutiens aux associations qui portent l’aide sociale. Terminé les aides aux devoirs en sortie d’école, finie l’activité périscolaire, personne pour rattraper les jeunes le long des pentes glissantes des quartiers paupérisés par les soins de ses prédécesseurs. Les gamins qui avaient autour de 10 ans en 2014 en ont 21 désormais : ceux qui zigouillent comme ceux qui meurent.

4.Les solutions

Elles partent d’un constat : le tout sécuritaire ne fonctionne pas, travaillons avec les « vulnérables »

Analyse de la situation

C’est sur ce mal-être qu’il faut agir plutôt que de pourchasser le monstre du narcotrafiquant « mexicanisé ».

Les policiers ne sont que des infirmiers au chevet d’une population qui souffre. Ils pansent les plaies pour éviter que tout cela ne pourrisse, ça soulage, c’est nécessaire, mais ça ne soigne en rien.

Bref, ils bricolent pour que ça aille mieux, mais dans le sécuritaire.

Les policiers obéissent aux ordres.

Mais vous aurez beau ramasser des milliers de gamins au pied de toutes les cités de France, vous aurez beau former des unités spéciales pour démanteler les réseaux de stups, vous pourrez communiquer au monde des kilomètres de statistiques, avec les saisies de drogue, d’armes, d’avoirs criminels, vous aurez beau déclarer encore et encore la guerre aux trafics en tous genres, vous n’arriverez à rien si tout cela ne s’accompagne pas d’un travail immense sur les vulnérables.

Sans ces vulnérables, pas de trafic. 

La paresse intellectuelle des élus, la recherche du sensationnalisme de nos gouvernants leur font mener une politique qui privilégie la rapidité du « coup de menton » au travail de fond.

La réponse de notre gouvernement est l’exhibition de chefs de cartel contre lesquels il faut agir et dont il faut saisir les biens. Il y ajoute la culpabilisation de petits dealers et de consommateurs sans connaître leur situation. La très grande majorité de ces derniers est, en effet, précaire, malade de sa toxicomanie, à la recherche de sa dose.

La précarité économique s’est faite précarité sociale et, génération après génération, cette précarité est parfois devenue psychique.

Il faut arrêter ce laxisme social, le laxisme intellectuel, le laxisme politique sur les questions de criminalité et de délinquance. Depuis des décennies, un déni de responsabilité ronge les politiques dites de la ville, si bien qu’on invente un laxisme sécuritaire parce que finalement le sécuritaire, c’est la seule chose que l’on sait faire.

La stigmatisation des consommateurs. On invente les « festifs ». Or, à Marseille, il y a peu de consommateurs festifs. La toxicomanie est dans la rue, souvent le protoxyde d’azote en vente libre.

La police compte autour de 160 points de vente actifs en permanence, sans compter les livraisons façon Uber Shit. C’est l’une des villes qui se drogue le plus en France et le chiffre d’affaires global est de plusieurs centaines de millions d’euros par mois. Pour une raison simple, ce sont les habitants des quartiers eux-mêmes qui consomment de la drogue. Et pas pour écouter de la musique électro en gigotant dans un club.

L’urgence absolue est au rétablissement d’une solide politique de santé mentale. Les personnes vulnérables psychologiquement sont les premières proies du banditisme. Les malfaiteurs en feront des victimes ou des meurtriers. De l’esclave à l’assassin.

Au renforcement du travail éducatif.

Les éducateurs en France protègent bien plus de jeunes de la criminalité qu’ils n’ont d’échecs dans leur réinsertion.

Tous ont besoin d’accompagnement social, voire médical, psychiatrique, de salles de réduction des risques, de centres d’accompagnement et de prévention en addictologie, les CSAPA.

Cependant désormais, le message officiel, relayé partout et par tous, consiste à dénoncer une criminalité surpuissante, organisée pour dévorer des pans entiers de notre société. Alors, on renforce la lutte.
Mais vous aurez beau ramasser des milliers de gamins au pied de toutes les cités de France, vous aurez beau former des unités spéciales pour démanteler les réseaux de stups, vous pourrez communiquer au monde des kilomètres de statistiques, avec les saisies de drogue, d’armes, d’avoirs criminels, vous aurez beau déclarer encore et encore la guerre aux trafics en tous genres, vous n’arriverez à rien si tout cela ne s’accompagne pas d’un travail immense sur les vulnérables.

En effet, moins de « vulnérables » c’est moins de cette main-d’œuvre précaire sans laquelle le trafic ne fonctionne pas.

En conclusion :

Les réseaux de stups n’enrichissent pas les quartiers populaires, ils les exploitent. La République ne doit plus leur fournir une main-d’œuvre servile, car vulnérable.
Ce sont les faiblesses exploitables des populations qui permettent le crime ; et le crime n’a même pas à fabriquer ces vulnérabilités puisque notre société s’en charge.

Quelques références

De Philippe Pujol que nous remercions vivement de nous avoir autorisé·es à utiliser sa tribune.

Philippe Pujol : Cramés. Les enfants du Monstre (Julliard, septembre 2024).

Libération du 21 novembre 2025. Philippe Pujol, prix Albert-Londres : « Le narcotrafic prolifère sur les vulnérables d’une société détraquée »

À Marseille, le trafic de drogue « exploite » les « vulnérabilités » des jeunes, Philippe Pujol sur France inter, il y a un an :

Et, pour poursuivre :

« Ancien élu de Marseille : si je vivais dans un quartier pauvre de Marseille, j’aurais choisi d’être guetteur. » Blog de Mediapart
Par Nassurdine Haidari, ancien élu de Marseille, président du Conseil représentatif des associations noires de France, militant politique et associatif.

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