Maroc : réveil de la « Génération Z »
Notre camarade Jean-François Le Dizès – voyageur-militant – revient du Maroc. Il nous confie ses impressions sur l’évolution de ce pays qu’il a visité à plusieurs reprises. Il nous rapporte également ce qu’il a pu apprendre sur le mouvement de la Génération Z. De quoi enrichir et rafraîchir nos informations.
Maroc : quand la « Génération Z » se réveille
Par Jean-François Le Dizès1Auteur de Globe-trotter, carnets de voyage d’un bourlingueur militant, 2007, Éditions L’Harmattan et de Quand les voyages et le militantisme se rejoignent, 2017 (deux tomes). Le 20 janvier 2026.
Parti deux semaines au Maroc, j’ai essentiellement résidé à Casablanca et secondairement à Safi. Dans différents endroits (campus, cafés, restaurants, auberge de la jeunesse), j’ai questionné les Marocain·es au sujet du mouvement de la génération Z. Par ailleurs, j’ai pu comparer le Maroc d’aujourd’hui avec celui que j’avais rencontré lors de mes voyages précédents dans ce pays, en 1981, en 1998-1999 et en 2008-2009.
Le mouvement des « Gen Z »
Comme dans d’autres pays, au Maroc, la « Génération Z » s’est fait entendre au début de l’automne 2025. Constitué d’étudiants, de lycéens et de jeunes chômeurs, ce mouvement s’organise principalement par le biais des réseaux sociaux.
C’est en septembre qu’il a commencé à descendre pacifiquement dans les rues des grandes villes, à la suite de la mort, en quelques jours, de huit femmes lors de leur accouchement à l’hôpital d’Agadir. Réprimées en ses débuts par la police, ces manifestations avaient pour revendications l’amélioration des services publics de l’éducation et de la santé, l’emploi des jeunes et la lutte contre la corruption.
Comme le mouvement n’est pas structuré, lors de ses manifestations, des éléments incontrôlés se sont adonnés à des actes de violence : attaque d’un commissariat de police, détérioration d’automobiles… Cela a desservi le mouvement.
Toujours est-il que la répression a fait trois morts et a conduit à l’arrestation de 400 manifestants2Amnesty international. Même le roi Mohamed VI s’en est offusqué. Il a – m’a dit une jeune fille participant au mouvement – rendu visite dans un hôpital à des manifestants blessés.
Ce mouvement reste toutefois très minoritaire. Quand je suis allé interroger les étudiants sur le campus de Casablanca, la majorité des jeunes que j’ai interrogés préféraient se maintenir à l’écart des « Gen Z ». Si les militants de l’UNEM (Union Nationale des Étudiants Marocains) que j’ai rencontrés s’y disaient favorables, leur organisation n’appelait pas, en tant que telle, aux manifestations.
Contrairement aux jeunes, les autres générations sont en majorité hostiles à ces « empêcheurs de tourner en rond », qui sont, par exemple, accusés d’être manipulés par des puissances étrangères comme l’Algérie. Ces opposants aux « Gen Z » trouvent que le développement du pays avance suffisamment sans avoir besoin de se bouger ! Ils préfèrent s’intéresser à la Coupe d’Afrique des nations de football qui se déroulait au Maroc au moment de mon séjour, dans des stades flambant neufs.
Étant moteur de prises de conscience, le mouvement des « Gen Z » fait aujourd’hui peur aux autorités. Par conséquent, depuis les manifestations de l’automne, celles-ci ont tendance à lâcher du lest, m’a expliqué la même jeune fille. C’est ainsi qu’il faut interpréter la rallonge budgétaire pour la santé, accordée par Mohamed VI, peu après les manifestations.
Agissant souterrainement, le mouvement des « Gen Z » est aujourd’hui toujours bien vivant.
Une santé publique défectueuse mais en progrès
Si les « Gen Z » critiquent la qualité de la santé publique, c’est parce que les zones rurales comportent beaucoup de déserts médicaux. Les hôpitaux souffrent d’un sous-équipement, d’un engorgement et d’un manque de personnels. En effet, devant soigner gratuitement les indigents non-assurés sociaux sans financements correspondants, les hôpitaux ont de gros problèmes financiers, m’a expliqué le secrétaire général du syndicat santé de la CDT (Confédération Démocratique du Travail) que j’ai rencontré. Il faut savoir que 23 % des personnes ne possèdent pas d’assurance maladie3Le quotidien « L’Opinion », Rabat. De plus, l’assurance maladie marocaine est une assurance passoire. De fait, les assurés sociaux supportent plus de 60 % des dépenses de soins et de médicaments4Le quotidien « Al Bayane », Casablanca.
Si les établissements publics de santé manquent d’infirmières et de médecins, c’est en partie à cause de la fuite de nombre d’entre eux à l’étranger, notamment vers l’Allemagne et la France. Effectivement, les salaires de ces personnels au Maroc ne sont pas attrayants. Ils sont, en début de carrière, de 7 000 et 13 000 dirhams5Un euro=10,5 dirham1 par mois respectivement pour les infirmières et les médecins6Syndicat santé de la CDT. À titre de comparaison, un ticket de tramway vaut six dirhams.
La faiblesse des salaires, les conditions de travail et le manque de moyens humains provoquent, de la part des personnels hospitaliers, des mouvements revendicatifs qui prennent la forme de grèves et de sit-in.
Les problèmes des hôpitaux poussent les patients vers les établissements privés dont le nombre augmente au fil du temps. De 2022 à 2025, celui-ci est passé de 408 à 4737Le quotidien « Al Bayane », Casablanca.
Au Maroc, comme me l’a dit le syndicaliste de la santé, la psychiatrie est complètement délaissée. On ne compte qu’un psychiatre pour 100 000 habitants8https://snrtnews.com/fr/article/sante-mentale-au-maroc-etat-des-lieux-122189#:~:text=Malgr%C3%A9%20le%20nombre%20%C3%A9lev%C3%A9%20des,les%20grandes%20villes%20du%20Royaume., contre 23 en France9https://www.santementale.fr/2023/01/crise-de-lattractivite-en-psychiatrie-frank-bellivier-dresse-un-etat-des-lieux-et-des-perspectives/, là où déjà il en manque.
Cela dit, la santé de la population s’est grandement améliorée ces dernières décennies. Durant la période allant de 1985 à 1995, avec l’aide de l’UNICEF et de l’OMS, de grandes campagnes de vaccination ont eu lieu. Ainsi, l’espérance de vie est montée en flèche : de 1981 à 2023, elle est passée de 56 à 75 ans10Banque mondiale. Le nombre de médecins et d’infirmières en formation a considérablement augmenté. Concernant ces dernières, de 2019 à 2025, il a été multiplié par 3,111Le quotidien « Al Bayane », Casablanca. Enfin, un grand hôpital moderne vient d’être inauguré à Rabat.
Une éducation nettement perfectible
Les « Gen Z » critiquent la qualité de l’enseignement secondaire, du fait que certaines classes sont surchargées. En zones rurales, l’absence de transports scolaires empêche certains enfants d’accéder à l’enseignement secondaire. Il est reproché à cet enseignement de ne pas ouvrir assez d’horizons en matière d’emploi.
Ces critiques expliquent l’envolée du nombre d’établissements privés qui, m’a-t-on dit, assurent beaucoup plus d’heures de cours que les établissements publics : 1 100 établissements ont vu le jour depuis 202212Le quotidien « Al Bayane », Casablanca ! Cependant, l’université est gratuite.
Le taux des 4-5 ans scolarisés en préscolaire a, ces dernières années, nettement augmenté, passant de 50 % à 70 % de 2015 à 202513Le quotidien « Libération », Casablanca. Mais, les éducatrices de cet enseignement sont sous-payées. Par exemple, un quart des enfants ont une éducatrice qui gagne moins de 2 000 dirhams par mois14Le quotidien « Al Bayane », Casablanca !
Contrairement à l’Algérie, aucun enseignement religieux n’est donné dans les établissements publics. En revanche, compte tenu de la présence au Maroc d’une forte communauté berbère – y compris à Casablanca – la langue amazighe y est enseignée.
Une corruption persistante
Beaucoup de Marocains m’ont parlé de la corruption qui gangrène la société. Les militants de l’UNEM m’ont ainsi expliqué que certains étudiants faisaient des cadeaux, y compris en numéraire, à leurs professeurs pour obtenir leur diplôme. L’UNEM et le Syndicat national de l’enseignement supérieur dénoncent régulièrement les cas qu’ils découvrent. Et, la situation ne s’arrange guère puisque dans le classement mondial au sujet de la corruption, le Maroc a perdu 16 places en six ans. Il est, en 2024, 99ᵉ sur 180 pays15Le quotidien « Al Bayane », Casablanca.
De la misère à la pauvreté
Si la « Gen Z » revendique des emplois pour les jeunes, c’est parce que 38 % des 15-24 ans sont au chômage16Le quotidien « Al Bayane », Casablanca. Certes, les boulots informels peuvent atténuer la pauvreté de tels chômeurs.
Comme les travailleurs acceptent assez facilement de ne pas être déclarés, le secteur économique informel est particulièrement développé. En ajoutant les vendeurs ambulants, qui restent encore assez nombreux, ce secteur économique représente 33 % du PIB17Le quotidien « L’Opinion », Rabat. D’où une faible couverture en terme de pension de retraite ; seulement 46 % des personnes âgées en bénéficient18Syndicat santé de la CDT. Aussi, 36 % des ménages vivent avec moins de 2 500 dirhams par mois19Le quotidien « Al Bayane », Casablanca.

Un des quartiers de Casablanca ©JFLD
Cela dit, la pauvreté m’est apparue nettement moindre qu’en 1981. La réduction du taux de fécondité de 5,7 en 1981 à 2,2 en 202320Banque mondiale a dû fortement y contribuer. Les mendiants sont nettement moins nombreux. Je n’ai pas vu de bidonvilles comme j’en avais remarqués à Casablanca en 1981. Afin d’atténuer la pauvreté, l’État a, en 2025, versé à 12 millions des 38 millions d’habitants que compte le Maroc21Banque mondiale, une modeste « aide sociale » d’un montant de 5,5 dirhams par jour et par personne22Le quotidien « Al Bayane », Casablanca.
Malgré des progrès, le Maroc (119e) se situe derrière l’Algérie (96e) et la Tunisie (105e) dans le classement mondial de l’indice de développement humain (IDH)23Wikipédia.
Par ailleurs, j’ai pu voir à Casablanca des aménagements modernes : quatre très longues lignes de tramway, semblables à celles de France, sillonnent l’agglomération qui s’est énormément étendue depuis 1981. Celle-ci compte aujourd’hui 4,2 millions d’habitants24Wikipédia alors qu’elle n’en avait que 200 000 en 1900♯. La ville dispose de deux nouvelles gares modernes desservies par une ligne à grande vitesse, mais également d’un quartier financier composé de grands immeubles modernes.
De nets progrès en termes de démocratie
Par rapport à mes précédents voyages au Maroc, l’une des choses qui m’a le plus frappé, c’est la liberté de parole. Jamais je n’ai senti parmi les personnes que j’ai rencontrées de crainte de parler de politique. J’ai aussi pu constater que les journaux des quelques titres en langue française ne se gênaient pas pour critiquer le gouvernement.
Au sujet des libertés, la transmission du trône d’Hassan II à Mohamed VI en 1999 a marqué une rupture. Nombre de personnalités politiques emprisonnées par Hassan II ont été libérées par son fils. Celles qui sont mortes dans les geôles du premier ont vu leurs familles indemnisées par le second, m’a-t-on raconté.
Cependant, Mohamed VI reste un monarque. Comme Emmanuel Macron, il veut toujours gouverner. La part du budget de l’État qui lui est versée n’est même pas discutée par le Parlement. Et, la monarchie marocaine est à la tête d’un très gros holding économique, m’a expliqué le syndicaliste de la santé.
Cet assouplissement – survenu après la mort d’Hassan II – a permis l’émergence d’une société civile et de contre-pouvoirs.
Cependant, cette liberté reste surveillée. Par exemple, jusqu’à présent le « Conseil de la presse » est régi par les éditeurs eux-mêmes. Mais, il est projeté que désormais la nomination de ses membres soit effectuée par le gouvernement. Cette réforme provoque une mobilisation des professionnels concernés. Il en est de même pour celle qui veut restreindre la liberté des avocats.
Ce tableau explique que le Maroc est seulement 120ᵉ sur 180 pays dans le classement de Reporter sans frontières (RSF) quant à la liberté de la presse, même s’il a gagné 15 places en six ans.
Vers la libération de la femme
Par rapport à 1981, les femmes me sont apparues beaucoup plus ouvertes. À l’époque, elles étaient moins scolarisées que les garçons. Aujourd’hui, non seulement cette discrimination a disparu, mais, en plus, les femmes sont, m’a-t-on dit, majoritaires à l’université. Elles sont aussi majoritaires parmi les médecins. On m’a rapporté qu’elles étaient bien présentes dans les manifestations des « Gen Z ».
Mais, l’égalité des sexes n’est pas encore une réalité. Parmi les femmes qui travaillent, c’est dans le secteur informel qu’elles sont le plus présentes : c’est le cas de 68 % des actives25Le quotidien « Al Bayane », Casablanca. Si elles fréquentent bien les restaurants, on en voit très peu dans les cafés, qui, eux, abondent à chaque carrefour de Casablanca.
La société civile prend aujourd’hui en charge les problèmes des femmes. Celui des violences faites aux femmes l’est par des associations. Les institutions suivent le pas. Par exemple, en 2024, il y eut, au Maroc, 1 400 poursuites judiciaires contre des expulsions conjugales26Le quotidien « Le Matin », Casablanca.
Au niveau électoral, pour augmenter le nombre de femmes députées, quelques circonscriptions électorales viennent d’être créées. Elles se superposent aux circonscriptions normales, où seules les femmes seront électrices et candidates.
Durant mon séjour, s’est déroulé au Maroc un colloque sur le thème « l’autonomie comme arme contre la violence ».
De l’émigration à l’immigration
Plusieurs évènements se sont déroulés durant mon séjour.
Il y eut notamment à Tanger le « Festival culture africaine », et à Casablanca la conférence sur « les migrations subsahariennes au Maroc ».
En effet, terre d’émigration, le Maroc est d’abord devenu un pays de transit entre l’Afrique subsaharienne et l’Europe. C’est maintenant une terre d’immigration. Effectivement, à Casablanca, j’ai pu constater que les Noirs étaient assez nombreux. Officiellement, les étrangers sont 148 000 au Maroc27Le quotidien « Libération », Casablanca.
Un environnement atteint
Le Maroc n’échappe pas aux problèmes environnementaux. La fréquence des sécheresses augmente, passant d’une tous les cinq ans à une tous les 2,5 années28Le quotidien « Al Bayane », Casablanca. Cela a obligé les pouvoirs publics à construire des usines de dessalement de l’eau de l’océan.
Comme ailleurs, les périodes de sécheresse n’empêchent pas le Maroc de connaître aussi des inondations comme celle survenue à Safi, juste avant mon séjour dans cette ville. Elle a fait 37 morts.
Face à cette catastrophe climatique, des organisations de la société civile veulent poursuivre le gouvernement pour non-prévention de ce drame. Safi, grand port de pêche, souffre de la diminution des ressources halieutiques de l’océan Atlantique : 30 % de baisse du stock habituel de sardines29Le quotidien « Libération », Casablanca.
C’est en matière d’électricité que la lutte en faveur de l’environnement semble le terrain sur lequel le Maroc est en pointe. En effet, la production éolienne est en forte augmentation : de 18 % en 202430Le quotidien « Le Matin », Casablanca. Ainsi, les vents produisent actuellement 20 % de l’électricité marocaine. Cependant, 60 % de cette énergie proviennent encore du charbon31Le quotidien « Le Matin », Casablanca.
♯ Livre « Les serveuses de cafés dans les quartiers populaires à Casablanca de Sana Benbelli ; Éditions du Croquant