Quand la société se met en mouvement
Aujourd’hui, presque personne n’imagine plus un processus de mobilisation remettant en cause les rapports sociaux. Beaucoup, déçu·es, se replient sur la victoire électorale d’un « chef ». Une impasse assurée, quand ce n’est pas un tapis rouge pour les ennemis. Pierre Cours-Salies revient sur l’expérience du Mouvement du 25 avril.
Quand « la société » se met en mouvement…
Par Pierre Cours-Salies. Le 16 janvier 2026
Par les temps qui courent, presque personne n’imagine plus un processus de mobilisation remettant en cause les rapports sociaux. Beaucoup, déçu·es, se replient sur la victoire électorale d’un « chef ». Une impasse assurée, quand ce n’est pas un tapis rouge pour les ennemis.
Mais, de là à penser que les mobilisations sociales et culturelles résolvent tout serait une erreur. En l’absence d’une stratégie et d’une organisation politique pour porter des discussions publiquement, les expériences « d’occasions ratées » ne manquent pas.
D’où la publication de ce travail…
Un exemple le mouvement du 25 avril (Toulouse, 1968)
Et quelques ressorts de Mai 68.
Comme il est convenu de le rappeler, le Mouvement du 25 avril apparaît à la suite d’une manifestation à Toulouse en solidarité avec Rudi Dutschke, le leader du SDS1Sozialistischer Deutscher Studenbund : Union socialiste allemande des étudiants allemand, qui a été victime d’un attentat le 11 avril.

Ainsi, l’objet de photos et de gloses générales peut prendre son essor. Internationalisme avant tout ! Surprises ! Alors, pour la presse locale, même le souvenir des révoltes cathares viendra nourrir quelques imaginations…
Comme le dit une journaliste du Nouvel Obs, Josette Alia, venue enquêter quelques jours :
Ensuite tout va très vite. Le 3 mai, l’université craque, on discute, le corps professoral éclate (…). Le 13, 40 000 personnes dans les rues de Toulouse répondent à l’appel des syndicats et des partis d’opposition. 40 000 ! On n’avait pas vu cela depuis la Libération. Passer en dix jours de l’agitation à l’émeute, de l’émeute à la révolution, inquiéter le pouvoir, faire peur aux bourgeois, moquer les partis politiques, déclencher les grèves, arracher les masses.
Marquons un temps d’observation, à trouver des éléments pour comprendre.
Quelques questions factuelles. Révélatrices, comme souvent…
Pourquoi prendre ce nom ?
Lors d’une journée de solidarité avec la lutte du peuple vietnamien, un débat était prévu le 23 avril dans un amphithéâtre. Il s’y était ajouté la tentative d’assassinat contre Rudi Dutschke, le 11 avril. Daniel Bensaïd y était invité, comme ami et pour certains comme grand frère, parti à Paris pour ses études à l’ENS. Le 22 mars et ses échos face à la police s’étaient ajoutés au programme de discussion. L’extrême droite universitaire avait promis de faire interdire ou d’empêcher le débat. Le doyen de la faculté des Lettres aurait bien voulu que les organisateurs reportent ou déplacent cet objet de trouble ; mais il était hors de question pour lui de laisser faire une intervention de la police.
Après divers rebondissements et le meeting tenu, il fallut négocier une sortie sans de nouveaux affrontements avec l’extrême droite. Il fut obtenu que la police ne contrôlerait pas les identités et que la sortie pourrait avoir lieu groupée. Cela permit une manifestation (« FLN vaincra ! ») dans la rue, pour remonter vers la place du Capitole à quelques centaines de mètres. Un rendez-vous était donné pour discuter des suites, deux jours après.
Le 25 avril, une réunion de 70 à 80 personnes avait lieu dans le local du PSU, mis à disposition. La discussion aboutit au constat que le climat correspondait à ce que Dylan chantait : « les temps sont en train de changer »2“The Times They Are A-Changin' » by Bob Dylan. La presse locale n’était pas hostile, les discussions dans les amphis sympathiques, les affrontements à Paris…
Imitant « le 22 mars », le nom est tout autant inspiré de celui du Mouvement du 26 juillet à Cuba. Choisir la date inaugurale signifie « nous nous lançons dans quelque chose de neuf ». En mai, « ce n’est qu’un début ! »
Cela donne une connotation « mouvementiste ». Cette stratégie reste implicite mais pèse dans les évidences. Cela peut fragiliser dans les pauses et les détours inévitables… Résumons : une lutte collective construit ses propres forces, précisant ses idées lors de ses actes collectifs. Il y a donc : autonomie dans les actions et constitution d’un bloc social et politique d’opposition à la classe dominante ; une dynamique d’action qui contribue à remodeler l’ensemble des mouvements protestataires et les syndicats. Elle est l’air même qui se respire, pendant quelques semaines.
Qui sont les initiateurs du « Mouvement du 25 avril » ?
Le groupe à l’initiative est constitué des militants de la gauche de l’UNEF, de responsables de l’AGET3Association Générale des Étudiants Toulousains et de la plupart des groupes d’étudiants révolutionnaires. Parmi les présents, en majorité des hommes, les âges vont de 19 à 25 ans, des premières années à quelques agrégatifs, par exemple, dont les épreuves écrites ont lieu avant la fin du mois ! Certains ont été, de 1962 à 1967, les animateurs de l’AGET-UNEF, une organisation d’environ 10 000 adhérents, participant aux débats des courants nationaux de l’UNEF. Un syndicat moins actif depuis une année…
Daté du 25 avril, le premier tract commence par une question : « Que signifie l’occupation d’un amphithéâtre ? Ceci est un acte politique […] ; il en appelle d’autres. » Cette option inscrit l’activité dans le mouvement qui se développe nationalement. Pour le consolider, il faut qu’en masse les étudiantes et les étudiants y trouvent un instrument d’expression, à tout le moins que cela suscite un large soutien.

Une discussion porte sur comment mettre l’université en grève. Avec plus de soixante-dix « activistes » potentiels, des Lettres ou des Sciences et de Médecine, cela semblerait simple. Mais non. La question n’était pas de « passer dans des amphis pour annoncer… » mais de faire discuter pour faire voter la grève, en cours, en présence des profs. La simplicité, la confiance réciproque lors de cette discussion aboutissaient à une décision : celles et ceux qui savaient faire discuter en public dans un amphi – une vingtaine – le feraient en compagnie d’autres qui verraient alors mieux comment faire.
Et, si plusieurs interventions étaient nécessaires, après une tentative, une entraide serait là. La plupart des profs allaient être hostiles (« neutralité de l’enceinte universitaire », « vos examens », etc.). Or, il fallait les neutraliser, pas les attaquer personnellement.
En effet, les objectifs étaient, comme à Nanterre, des changements politiques de l’université, dont une transformation du pouvoir et les droits pour une « université critique ».
Cette précision rend bien visibles les réalités de la mobilisation collective. Une génération étudiante militante se renouvelle vite. Celles et ceux qui avaient connu les mobilisations pour le soutien à la lutte des Algériens à 18 ans en 1961 n’étaient plus « en cours d’étude » mais à la recherche de leur travail ou déjà dans des activités professionnelles. Il en était un peu de même pour celles et ceux qui avaient développé la mobilisation réussie contre le Plan Fouchet, dès son annonce en 1963.
Une histoire et des proximités
Pour les comparaisons entre le 25 avril à Toulouse et le 22 mars à Paris, deux réalités doivent être soulignées. Elles indiquent des différences mais sont éclairantes sur les ressorts de Mai, trop vu sur un modèle de quasi-extériorité géographique et sociale entre étudiants et ouvriers. Parmi l’ensemble des étudiants, de nombreux militants de l’UNEF et des groupes politiques, notamment du PSU, ont parmi leurs parents des ouvriers ou techniciens des grandes entreprises, comme Sud-Aviation (Airbus), ONIA (AZF), Air France, EDF, etc. Cela a développé des échanges depuis des mois, des années. Alain Alcouffe l’a souligné : « Il y a la dénonciation de ce qui s’est passé dans les usines, l’homme‐appendice de la machine, nous on ne veut pas ça, et on ne sait pas s’il y aura du travail pour tout le monde » (Entretien, avril 2017). De plus, les relations intersyndicales avaient amené des coopérations mémorisées : le Front syndical toulousain, depuis mai 1960 ; la participation au soutien des mineurs durant leur tournée en France en 19634« Le mardi 5 mars 1963 : manifestation de solidarité avec les mineurs. Cette manifestation est organisée par le Front Syndical (…) : il organise l’information dans la presse, la radio, il accueille 30 mineurs de Carmaux et de Decazeville qui viennent collecter. (Les mineurs prennent leurs repas au Clos Normand, géré par l’A.G.E.T.). La collecte a rapporté 7 130 000 anciens francs (4 000 000 recueillis par les mineurs eux-mêmes dans la ville et 3 100 000 par le Front Syndical par des souscriptions collectives, sollicitations de dons, votes de crédits, etc.). « Le Front intersyndical de Toulouse » Cahiers de l’UNEF n°1, 1963.; et, plus tard dans la même année, une manifestation étudiante préparée au moment de la venue en France du Président du Conseil italien51963 : réforme Fouchet visant à distinguer un cursus long d’un cursus court (mesures sélectives draconiennes). Grève contre le plan Fouchet. Grève des loyers des Cités-U. En 1963, Le Monde n’hésite pas à dénoncer le caractère politisant de l’UNEF, et le fait que ses membres souhaitent en faire un instrument de lutte idéologique en milieu universitaire contre la société bourgeoise. À Toulouse, pour être visible, la manifestation combinait un rassemblement classique, devant l’AGET, très entouré par la police, et un autre assez loin pour avoir le temps de manifester pendant que la police était bloquée par les embouteillages. Les quelques mille manifestants y avaient été acheminés par un système de rendez-vous secondaires, par groupe de trois, mis en place à partir des amphis ; un exercice qui suppose une implantation certaine. Gros succès militant et dans la presse ! a pu s’imposer malgré l’omniprésence de la police pour empêcher tous les rassemblements de rues.
La grève se développe dans de nombreux secteurs de l’université. En lettres, se répandent des débats provoqués par des professeurs qui veulent démontrer l’erreur des critiques énoncées par le mouvement étudiant. Des séances stimulantes, qui tournent souvent au désastre pour le défenseur même modéré du système. On peut entendre des étudiantes et des étudiants demandant d’être « indulgents » à l’égard de l’enseignant, « qui n’avait pas bien compris », ou « qui n’avait pas bien vu le cadre du débat ». Cette perte d’hégémonie de la caste dirigeante de l’université s’accompagne du lancement d’une discussion, ample, sur les pouvoirs et le fonctionnement de l’université à refonder. Des discussions ont lieu, par facultés, par départements… On y réclame la gestion tripartite, la suppression de l’appareil universitaire, la suppression des examens, la liberté d’expression politique à l’université, des changements dans les formes d’enseignement.
Un clivage imposé mais une consolidation
Dans ce contexte, sans doute soucieux du zèle à faire vis-à-vis « du national », les dirigeants locaux du PCF, Jean Llante et Claude Llabres, lancent une offensive6Pour une partie des animateurs du M 25 avril et pour les dirigeants locaux du PCF, cela s’inscrit dans une continuité de batailles politiques. Invités au congrès local de l’UEC en 1965, les représentants de l’AG-UNEF avaient saisi cette occasion de poser des questions à débattre à partir des propositions d’André Gorz (Stratégie ouvrière et néo-capitalisme) et de Lucio Magri, édités en France par Les Temps modernes.. Dès le 6 mai, après avoir pris part à la manifestation du 23 avril7Elle s’inscrivait dans une activité depuis des mois. Alain Alcouffe précise : « une coalition bancale a réussi à organiser une grande manifestation pour le Vietnam en février 1968, après des semaines de palabres pour discuter le tracé de la manifestation, la taille des banderoles et les mots d’ordre ». Il rappelle des éléments de l’ambiance politique. Une grande préoccupation était le Vietnam et aussi la solidarité avec l’Amérique latine, avec l’OSARLA (Organisation de Solidarité avec les révolutionnaires en Amérique latine) ; il ajoute « j’étais plus sensible à la situation du Brésil et à la lutte contre la dictature militaire qu’au culte du lider maximo ».), l’U.E.C. condamne « les aventuristes ». Le 7, le thème de la violence apparaît. Une manifestation est organisée pour défendre des prépas du lycée Pierre-de-Fermat exclus par leur proviseur pour avoir distribué dans les rues des tracts relatifs à l’Université critique et au 25 avril,. Les CRS matraquent. Le soir, les 150 enragés sont devenus au moins 3 000.
Au lieu des relations ouvertes, cette volonté de division aura un effet nocif pour le libre débat politique, créant une méfiance imitée de la presse nationale. Josette Alia le constatera : les efforts de « contacts directs avec la classe ouvrière à Toulouse n’ont pas été, en effet, des succès réels »8Un reportage réalisé durant quelques jours, comme toute la rédaction l’a fait dès le 18 mai. Alia Josette, « Les verrous sautent : en Haute-Garonne, on prend la révolution très au sérieux », Le Nouvel Observateur, 22 mai..
Toutefois, le même reportage le notera, cela va se manifester dans une sorte de « schéma transposable ». Par exemple, les occupations des amphis ont inspiré tout naturellement les occupations d’usine. Elle le montre par l’observation d’une assemblée générale des syndicats de l’UD-CGT. Cela s’était exprimé dans l’organisation de la manifestation du lundi 13 mai, à la suite de « la nuit des barricades » à Paris.
Après des meetings, entre le 8 et le 10 mai, contre la répression et sur les buts du mouvement, l’événement parisien amène une réaction très rapide et organisée des animateurs du Mouvement du 25 avril. Facilité des relations étudiantes… Avec une cinquantaine de présent.es dans le même cinéma pour voir un western italien, les informations circulant à la sortie permettaient de s’organiser pour le lendemain : réunion convoquée de tous les responsables, au siège de l’AG-UNEF, et avec l’invitation à ce que tous les groupes politiques soient représentés. Il s’agissait de réagir aussi vite que l’intersyndicale nationale, qui était prévisible…

Le lendemain, une affaire fermement menée définissait avec clarté que le mouvement intégrait la réalité du fonctionnement de l’AG-UNEF9Alain Alcouffe rend compte de ses efforts pour maintenir un bureau de l’AGET-UNEF malgré le repli sur leur activité des membres de la JCR et la poussée anti-gauchiste de l’UEC. (Texte de mai 2018)., qui avait « oscillé » quelques jours de l’unitarisme sans fond à la proclamation verbale d’exigences. Le mouvement étudiant mandatait un dirigeant de l’AG-UNEF — Alain Alcouffe, juste « démissionnaire » — comme porte-parole du M25Avril au meeting, dont la coorganisation était demandée, comme pour la manifestation. La CFDT voulait bien une expression pluraliste. La FEN, très « socialiste conformiste », était réticente ; le SNESUP était pour. La CGT aurait bien voulu mais à condition qu’il y ait une seule prise de parole de l’intersyndicale ! L’heure, pour eux, était à un piteux « comprenez-nous, camarades ! » où chacun pouvait sentir la pression du Parti. Crispations à éviter…
Devant ces complications, la décision était prise d’appeler à se grouper juste derrière le cortège officiel, de se structurer et de se procurer un camion sonorisé pour animer la manifestation et faire une prise de parole finale. L’idée était qu’un pôle attractif, ayant l’aura de la nouveauté, de la grève dans les facultés et des « événements parisiens » allait attirer assez de monde pour devenir une démonstration de force.
Il était prévu d’appeler, en fin de manif., les manifestants à utiliser les locaux de la faculté des Lettres afin de poursuivre les discussions souhaitées.
Sur la place du Capitole, de 30 000 à 40 000 personnes étaient entassées et débordaient dans les rues adjacentes ; la moitié avec le cortège du M 25 Avril. Tous les amphis et les salles de l’université s’étaient remplis et des animateurs volontaires alimentaient des discussions. Il ne restait qu’à rappeler, par la presse locale, le sens de la journée et l’invitation pour un week-end de débat, les 18 et 19, dans l’université.
Comment avancer ?
Depuis le 7 mai jusqu’au début juin, la police toulousaine ne cherche pas à intervenir, ce qui n’est pas sans déstabiliser plusieurs groupes.
Peut-être y a-t-il, dans un ministère présidé par Pompidou, l’idée de ne pas mettre de l’huile sur le feu dans des situations dans lesquelles une claire majorité de gauche s’est exprimée aux élections législatives de 1967 ?
Peut-être est-ce la réflexion d’un commissaire et d’un préfet. Il faudra « attendre les 11 et 12 juin pour que Toulouse ait sa nuit des barricades » ; encore avait-il été nécessaire, pour deux-cents à trois cents manifestants, d’aller chercher les forces de l’ordre dans leur rue et leurs locaux.
Le reportage de Josette Alia insiste sur un aspect universitaire avant de décrire les effets dans les débats de la CGT. Elle montre un bouillonnement :
Un peu dépassés mais inlassables, les groupusculaires qui bégaient de fatigue continuent à discuter (…). Sous les platanes ou dans les couloirs, ils traquent la réaction (…) rien ne pourrait les arracher à cette immense excitation du verbe qui emplit l’université. Dans la nuit chaude qui tombe sur la cour de la fac, une foule dense emplit l’ombre d’un bourdonnement passionné (…). Ici, le mot‐clé, c’est : déboucher. Déboucher sur quelque chose, arracher des résultats, des victoires. Ne pas faire comme à Paris et se perdre dans les sables de la critique pure ou dans les revendications à court terme ». Exiger des profs qu’ils mettent de bonnes notes, indifférenciées, aux partiels ! Les « situationnistes » veulent « occuper le Capitole trop laid ». « L’effervescence est à son comble. Chaque groupe est un conseil de guerre.
Changer l’université
« À la fac des Lettres, un mot d’ordre circule : demain matin, il faudra envahir l’assemblée générale des profs, la disperser ». Sa description est révélatrice de sa surprise devant une discussion démocratique en train de se faire.
Mais le lendemain vendredi, lorsque s’ouvre l’assemblée, une sage délégation d’étudiants se présente à l’invitation du doyen pour discuter avec les profs d’un problème de revendications. Plus de mouvements de masse ni d’invasions. On joue le jeu. Que s’est‐il donc passé ?
C’est dans la nuit, presque au matin, qu’après des heures de discussions épuisantes le mouvement du 25 avril a pris son visage historique et qu’il a accepté de se couler dans les moules détestés d’une structure, voire d’une représentation. Un responsable de l’UNEF était opposé au compromis suivi par tous les vrais « anars ». Un autre, plus réaliste, a emporté la discussion avec cet argument : « Notre intérêt est de maintenir un paravent de libéralité et de « geler » ainsi nos premiers acquis. » (…) Pour être révolutionnaires on ne garde pas moins dans ce vieux Midi rouge le sens de l’action politique…
L’opération est simple : il s’agit de récupérer les profs, de les utiliser tactiquement et de couvrir de leur toge noire la nouvelle libéralité révolutionnaire. On leur proposera donc (« d’une manière vachement polie ») une gestion tripartite. Ainsi seront cassées les vieilles structures. Ainsi disparaîtra, avec la bénédiction des profs et du doyen, l’université napoléonienne ! L’enjeu ne vaut-il pas la peine qu’on quitte pour un temps l’habit de garde rouge ? Mais pour un temps seulement.
Car la méfiance subsiste, également la crainte d’être finalement manipulé par des groupes d’intérêts.
Pour éviter une possible déviation du système, les étudiants se donnent une double garantie : le comité de gestion tripartite limitera sa compétence aux questions techniques et son rôle sera provisoire. L’assemblée générale des profs s’ouvre dans un climat de craintes, raconte-t-elle, et débute sur des histoires de procès-verbal.
Et, tout à coup, c’est la nuit du 4 août. Dans l’amphithéâtre grisâtre l’université entière se défoule en un grand psychodrame […]. On passe de l’autocritique à la chinoise (« Je remercie les étudiants de nous avoir montré la voie ») au sursaut de rébellion (« J’irai plutôt enseigner à l’école maternelle ! ») en passant par le paternalisme ou la compréhension sincère. On s’exalte, on s’invective. Finalement, dans un tohu-bohu, les plus calmes sont « les enragés » d’hier. « Tout se termine, résume-t-elle, dans l’euphorie sur un vote secret absolument inattendu : 325 voix sur 370 votants pour la motion la plus révolutionnaire ! » ! « J’en suis baba », commente un prof de gauche. Ensuite, les débuts sont difficiles. Mais le mouvement dans les universités n’avait pas à « attendre ce que le gouvernement voudrait décider ». Résumé repris des commentaires étudiants : « un processus de gestion commune où nous sommes majoritaires est officiellement engagé. Les structures anciennes ont été déclarées caduques. Nous avons donc gagné sur le fond et non pas, comme à Paris, sur des revendications immédiates. Il nous reste à faire de l’Université un lieu d’une gauche nouvelle et non pas moderne, révolutionnaire et non pas réformiste.