Remobilisons un Front populaire +++ !
Avec son budget 2026, Bayrou est dans le sillon de Macron le 9 juin 2024. Macron voulait fabriquer un champ politique à sa botte. Il a reçu une claque. Bayrou, aux abois, lance la dissolution 2.0 : celle du pacte public et social. Un Front populaire +++ doit leur riposter.
Bayrou et la « dissolution » du social : Remobilisons un Front populaire +++ !
Par Jean-Claude Mamet. Le 6 août 2025.
Avec son budget 2026, Bayrou est dans le sillon de Macron le 9 juin 2024. Macron voulait fabriquer un champ politique à sa botte. Il a reçu une claque. Son comparse Bayrou, aux abois, lance la dissolution 2.0 : celle du pacte public et social en l’attaquant tous azimuts. Un Front populaire +++ doit être la riposte.
Lorsque Macron est arrivé au pouvoir en 2017, il a mis en route un train de mesures qui chamboulait le « contrat social ». Macron arrivait par effraction dans un paysage ravagé et instillait le doute en maniant des discours parfois repris à la gauche historique : « universalité », « devoirs et droits », progressisme contre passéisme, etc. Rappelons son plan de « modernisation » : un Code du travail sans pouvoir syndical, la retraite dite « universelle » à points contre les « 42 régimes » particuliers, une assurance-chômage diluée dans une étatisation des régimes « sociaux » de la pauvreté (à France Travail). Sans compter une SNCF offerte au marché européen, une école hiérarchisée (Attal), des cabinets de conseil et un « conseil de guerre » pour gérer l’État.
Mais Macron s’est usé en affrontant la grande mobilisation intersyndicale de 2023, objectivement très « politique ». Avec la dissolution, il a voulu un autre champ politique pariant sur l’éclatement de la gauche et un face-à-face avec le RN. Il a tout perdu : son « socle » est en éclat, le RN est plus menaçant que jamais. La gauche s’est remobilisée, mais sans majorité et son costume craque de partout. Le pays ne sait plus où il va. Bayrou s’est imposé Premier ministre. Il veut laisser une trace en tapant un grand coup, lui aussi. Il décide de dissoudre l’édifice public des droits en dénonçant les « fraudes », en serrant la vis des collectivités locales déjà appauvries, en laissant faire l’injustice d’une fiscalité pro-riches, en dénonçant l’assurance-maladie qui rembourse trop, et même en rognant la cotisation pour l’Europe. La nation « Choose France » avec Macron doit avoir du poids auprès des investisseurs, des marchés financiers et renforcer une puissance militaire payée par l’austérité. Le chœur de la Macronie et de ses ministres s’est aligné sur un mot d’ordre : « La France ne travaille pas assez ! » « En avant la production ! » (Bayrou, le 15 juillet).
Une histoire à raconter, mais laquelle ?
Comme l’a dit la ministre Amélie de Montchanin : « il y a une histoire à raconter ». « Arrêter cette idée que l’Assurance maladie c’est gratuit : j’y ai droit », ajoute la ministre du Travail et de la santé Catherine Vautrin. Elle veut mettre plus de monde au travail pour avoir « plus de recettes », et dans la même phrase, elle appelle à refuser un financement social basé « essentiellement » sur « le travail » (Le Monde, 27 juillet). Pauvres travailleurs qui payent tout ! C’est sans doute la raison pour laquelle dans le « conclave » des retraites, la question d’une retraite par « capitalisation » a été mise une énième fois dans le débat. Il y aurait donc de l’argent pour « capitaliser » mais pas pour la Sécurité sociale !
Cette pluie d’attaques est assortie d’un discours idéologique qui ne peut que légitimer celui de la droite extrême (les chômeurs et les malades « fraudent », pendant que « nous travaillons »). Elle a créé une stupéfaction à gauche et dans le syndicalisme, et dans tout le pays. Il n’est pas exclu que le succès des deux millions de signataires de la pétition contre la loi Duplomb (que dénonce même l’Ordre national des médecins) se soit alimenté du « trop c’est trop » ressenti après la cure Bayrou. D’autant que le personnage passe pour un menteur. De même, le mouvement (au départ politiquement très douteux) « On bloque tout » le 10 septembre, requalifié maintenant en « Indignez-vous » par des jeunes très à gauche, marque un trop-plein d’exaspération dans un pays où plus aucun repère clair ne semble orienter la vie politique.
S’il y a une « histoire à raconter », c’est celle de la page suivante à la pétition contre la loi Duplomb cancérigène.
Comment agir ?
Il n’y a pas de chemin tout tracé, malgré l’ampleur de la révolte qui gronde. Aucun mouvement social ne ressemble vraiment à un autre. Comme le dit Eleonor Pattery, initiatrice de la pétition contre la loi Duplomb : « Elle est devenue collective, puis un mouvement social. Un mouvement qui a le mérite d’exister, de vivre, d’être entendu… Elle est une porte d’entrée vers la matérialisation d’un mécontentement global. » (« Lettre ouverte » de l’autrice parue sur LinkedIn, en précisant qu’elle n’en dira pas plus en tant qu’initiatrice).
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Pour un Front populaire +++
En juin 2024, le Nouveau front populaire (NFP) a jailli et François Ruffin a pu le qualifier de « geyser ». Il avait appelé à son lancement mais celui-ci a été un carrefour de plusieurs sources : dès le matin du 10 juin, au lendemain de la dissolution, la CGT distribuait un tract national appelant au Front populaire et à « l’union », dont elle avait elle-même ravivé le souvenir au printemps 2024 (70ᵉ anniversaire de 1934). En mai 2024, la Ligue des droits de l’homme (LDH) tenait son congrès qui appelait en conclusion à faire « table ouverte » pour un rassemblement des syndicats et associations, sans exclure les partis politiques.
Toute la question aujourd’hui est de raviver cette création politico-citoyenne, et ne pas s’en remettre uniquement à la censure nécessaire à l’Assemblée nationale. Il faut œuvrer à ce que le plan Bayrou soit battu, mais que la dynamique populaire aille au-delà de l’enceinte parlementaire. Pourquoi ? S’il y a censure et qu’elle débouche sur une dissolution (qui peut savoir ce que Macron a en tête ?), il convient d’anticiper ce combat supplémentaire. Or, nous le savons : les coordonnées politiques d’une nouvelle élection sont floues ou contradictoires. Certes, l’action politique et sociale peut elle-même changer les coordonnées. La pétition loi Duplomb a montré les failles dans la société : c’était assez inattendu. De même que le mouvement des Gilets jaunes à l’automne 2018, un an après l’arrivée de Macron.
Tout doit être fait pour qu’une confluence d’initiatives permette de sortir d’un moment politique vécu, depuis l’automne 2024, comme chaotique et exaspérant par un grand nombre de personnes de tous les bords politiques. Mais c’est d’abord la gauche qui paye le prix du désarroi dans ce genre de contexte.
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Faire appel à l’initiative citoyenne
Les « grands » partis ayant signé pour le NFP en 2024 se sont bien gardés dans les mois suivants d’en encourager la dynamique populaire et citoyenne. Nous avons entendu des discours selon lesquels le NFP appartient à tous ses soutiens, mais peu de pratique réelle au plan national. Partout, pendant l’été 2024, des groupements, des assemblées, des collectifs, des réunions unitaires, bigarrées, mais enthousiastes, se sont mises en place pour la victoire. Une partie (encore trop faible !) de ces créations politiques nouvelles s’est coordonnée et organisée. Une centaine de collectifs très divers se sont déjà réunis deux fois sur le plan national : le 22 mars et le 21 juin 2025. Un Réseau des collectifs NFP a été lancé. L’ambition est de proposer une « Convention nationale » de la gauche et de l’écologie politique basée sur ces initiatives locales, sur le mouvement associatif et invitant les forces politiques du NFP à agir en commun. La riposte à Bayrou n’est-elle pas un moment propice pour amplifier ce mouvement, en lien avec les initiatives du même type ou visant le même but comme les Victoires Populaires (issues de la Primaire populaire de 2022 et mobilisant surtout des jeunes) ou l’Archipel de l’écologie et des solidarités né en 2020 ? Un appel commun en ce sens serait le bienvenu !
- « Indignons-nous »
Un appel « on bloque tout » le 10 septembre 2025 a surgi sur les réseaux sociaux. Manifestement, des forces de droite « souverainistes » (reprenant clairement un discours anti-immigration) cherchent à prendre le leadership idéologique sur la colère. La date du 10 septembre a été reprise par un collectif de jeunes très à gauche et faisant circuler une plate-forme d’action tout à fait conforme aux « communs » du mouvement social progressiste : « Indignons-nous » (site web : indignonsnous.fr). Nul ne peut savoir si cet appel deviendra un mouvement massif, à l’exemple viral de la pétition Duplomb, mais l’inertie devenue catastrophique des forces du NFP laisse une place vide. L’idée d’un coup d’arrêt énergique et surtout directement politique au dispositif Bayrou-Macron peut avoir un effet porteur : un courage collectif. À suivre.
- Soutenir l’Intersyndicale
L’Intersyndicale semble heureusement reconstituée au complet après l’embardée inquiétante des positionnements sur les retraites avec le piège du « conclave ». L’intersyndicale a lancé une pétition dépassant les 300 000 signatures (début août), ainsi qu’un modèle argumentaire sur chaque pièce déposée au « musée des horreurs » par Bayrou (lire : https://stopbudgetbayrou.fr/). Une des leçons de cette reconstitution d’unité syndicale, c’est que malgré les divergences sur les retraites (la CFDT est allée très loin dans la négociation avec un MEDEF qui a cependant refusé de lui donner le point), les insultes n’ont pas volé en escadrilles entre les responsables confédéraux ou fédéraux. Cela facilite la reprise du dialogue. Cette attitude responsable avait été délibérée dans les réunions communes depuis fin 2022. Il n’en va pas de même sur le plan politique et au sein du NFP. Dit autrement, l’intersyndicale, malgré des divergences réelles, a une conscience plus aigüe de la gravité de la situation que les principaux chefs « politiques ».
- Assumer « la dimension politique » de la lutte syndicale (François Hommeril, CFE-CGC)
La vitesse de la pétition intersyndicale est plus lente que pour la loi Duplomb. Redisons-le : il n’y a pas de recette. En 2023, la pétition intersyndicale avait facilement dépassé le million de signatures, mais elle s’est arrêtée après le 7 mars, faute de suivi réel. On annonçait 2 ou 3 millions dans les manifestations, mais moins de signatures sur une pétition ! Paradoxe ? Il semble bien que l’intersyndicale n’ait pas jugé bon à ce moment-là de transformer la pétition en mouvement politico-citoyen, en sollicitant des moyens d’action au-delà du syndicalisme (assemblées locales, actions sur les marchés, porte-à-porte, bouches de métro ou arrêt de bus…). Il y avait pourtant une grande disponibilité. Aujourd’hui encore, l’idée d’un référendum citoyen sur les retraites ou d’une « votation citoyenne » de masse traîne dans les esprits. N’est-ce pas le moment de faire appel à la société pour qu’un relais de l’action syndicale se propage. Comme le dit François Hommeril, président de la CFE-CGC, dans une interview au site Silomag (reproduite dans Syndicollectif.fr : http://syndicollectif.fr/?p=26437) « Les syndicats doivent prendre en charge la dimension politique de leurs discours » (dans cette interview, il exprime aussi une critique acerbe du néolibéralisme et réaffirme également qu’il ne s’agit pas non plus pour la CGC d’entrer dans une logique partidaire). Assumer une logique politique ne signifie pas, en effet, se mettre à la remorque de projets partidaires ou électoraux. Cette précision est nécessaire pour la massivité de la riposte commune. Il faut éviter toute polémique sur le leadership de la lutte. La discrétion assumée dorénavant par Eleonor Pattery (pétition contre la loi Duplomb), dans sa « lettre ouverte », est un exemple de comportement innovant, à l’encontre d’une scène publique brouillée par le bruit permanent et fatigant.
Préparer l’alternative
Le Nouveau Front populaire est apparu comme une « alternative » à Macron et au RN. Mais le mal d’une gauche très abimée est profond. La reconstruction demande du temps et de la volonté. On reconstruit avec du neuf, mais sans oublier l’ancien qui peut se renouveler. Il n’y a pas de magie du « neuf », ni de sagesse immuable de l’ancien. Il faut une dialectique féconde. La NUPES a chuté, le NFP est au bord du gouffre. Les raisons sont quasiment les mêmes : la concurrence identitaire. Pour la vaincre, un rapport de force est nécessaire, doublé d’une bienveillance pour traiter les désaccords. Montrer aux appareils qu’ils ne sont rien sans la société (avec des assemblées citoyennes). Mais aussi prendre et porter la parole dans l’espace propre des partis : par une force capable de parler aux courants unitaires transversaux, présents partout (comme les Journées d’été du 29 et 30 août 2025 organisées par L’APRÈS, DEBOUT ! et Génération·s : s’inscrire ici https://rassemblerpourgagner.fr). Le projet vient beaucoup des mobilisations de la société. L’action politique contre le pouvoir dominant nécessite en plus une organisation, non pour « prendre » le pouvoir, mais le cibler. Nous voulons rendre nos projets majoritaires. Les modes électoraux traditionnels sont usés, même si on les pratique faute de mieux. Il y a des inventions à pratiquer : vote à la préférence majoritaire (qui n’exclut pas, mais fédère), tirage au sort sur certains sujets, conventions citoyennes, qui sont la preuve de la capacité politique de « celles et ceux d’en bas ».
Depuis une quinzaine d’années, les partis politiques, peu appréciés, ont été obligés de sélectionner leurs candidat·es par des primaires dans leur espace propre. C’était inévitable et aussi un progrès démocratique relatif. Il est temps d’innover encore. Nous avions mobilisé en 2005 contre le TCE en installant dans la vie politique nationale une équipe pluraliste qui sillonnait la France. Vingt ans après, c’est ce qu’il faut bâtir différemment, mais en priorité. Afin de redonner du désir en politique. Si cela se fait nationalement, on pourra plus facilement le faire localement (législatives). Pour mettre dans le même paquet commun l’enjeu présidentiel et l’enjeu gouvernemental, et chercher à supplanter le « présidentiel ».
Lucie Castets a proposé un début de méthode le 2 juillet, avec des Conventions citoyennes programmatiques. Mais il manque du monde autour de la table, et il ne faut pas s’y résigner. Le matin du 2 juillet, des syndicats et associations étaient présents et partageaient des réflexions et propositions. Il convient de cultiver ce vivier et de « faire avec » malgré des approches diverses. L’idée que tout vient du « politique » et des partis constitués est encore un réflexe trop visible. Inversement, la « société civile » doit interpeller et prendre parti. Les Collectifs NFP, présents le 2 juillet, peuvent jouer un rôle d’alerte et fédérateur. Des syndicalistes, des associations, peuvent dire aux « politiques » : on veut vous entendre. La LDH l’avait proposé en mai 2024. Des initiatives diverses sont à prendre dans ce sens-là.
Si la riposte politique et sociale au plan Bayrou-Macron prend forme, c’est que les forces sociales et citoyennes l’auront construite, mais aussi que toute la gauche l’aura voulu.