Un argumentaire anti-Bayrou 2/3
Jean-Claude Mamet rappelle qu’il y a une « dette publique » parce qu’une importante partie de la richesse produite par les travailleur·euses a été détournée au profit des classes dominantes et des propriétaires de patrimoines financiers. C’est en accélération depuis l’arrivée de Macron. Bayrou veut faire pire. Partie 2/3.
La dette ? C’est aux travailleurs et travailleuses qu’il faut la rembourser ! 2/3
Par Jean-Claude Mamet. Le 13 août 2025.
Les sources de la valeur
Précisons et résumons :
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Les cotisations sociales, ou le « salaire social », n’ont pas été augmentées depuis des décennies. Alors que la richesse, selon l’INSEE, a été multipliée par deux entre 2000 et 2024 si on la mesure par le PIB : 1 485 milliards d’euros en 2000, 2 917 milliards en 2024. Les entreprises ne veulent plus payer. Elles sont de plus en plus remplacées par des techniques fiscales, notamment la CSG créée par Rocard en 1990, et sans cesse augmentée depuis. Ces techniques fiscales éloignent ou masquent la source de valeur, et donc la conscience claire de qui la produit. Selon une étude CGT, « aujourd’hui, 46% des recettes de la Sécurité sociale sont issues de recettes fiscales. En contrepartie, la part des cotisations sociales n’est plus que de 49%, contre 92,2% en 1990 ». Le Haut conseil de financement de la protection sociale (HCFIPS) décrit en février 2021 à peu près la même évolution : en 1981, 82% de recettes venaient des cotisations, et 56% en 2018. Le MEDEF refuse catégoriquement d’augmenter les cotisations pour payer les retraites, alors que plusieurs études ont montré qu’une hausse de moins de 1% des cotisations sur plusieurs années suffirait à combler le fameux « trou » des régimes de retraites. La CGT préconisait en 2023 : « augmenter les cotisations de 0,8 point : soit 8.25€ par mois de cotisations salariales et 8.25€ de cotisations patronales ». Mais c’est un tabou, un interdit quasiment jamais évoqué ! Car on touche là directement à la propriété de la valeur, que le patronat fait sienne. De plus, une vraie égalité salariale entre femmes et hommes rapporterait six milliards dans les caisses.
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Les recettes fiscales sont aussi le résultat du travail de toutes et tous, passant par le pot commun du budget de l’État. Mais elles ont également été comprimées depuis la vague néolibérale à la fin du 20ᵉ siècle, et accélérée depuis l’arrivée de Macron en 2017. Tout le monde a entendu la même chanson répétée dans la bouche des ministres : il ne faut pas augmenter les impôts ! C’est avec ce crédo imbécile que Macron a refusé mordicus de nommer un ou une Première ministre de Gauche (donc Lucie Castets) en juillet 2024. Or, selon ATTAC, depuis 2017, « 207 milliards d’euros ont manqué aux finances publiques, soit près d’un quart de l’augmentation de la dette sur cette période ». « Est-il acceptable que l’ensemble des Français soient proportionnellement taxés quasiment deux fois plus qu’un milliardaire » ? interrogeait un article du Monde le 13 juin 2025 en citant une étude de L’institut des politiques publiques (2023). Il est donc parfaitement documenté que ce sont les riches qui bénéficient le plus, à proportion de leurs revenus, des cadeaux fiscaux. Et Bayrou ne veut presque pas toucher aux impôts. Il veut imposer à tout le monde de renflouer le budget en décrétant une baisse générale des dépenses sociales. Ce qu’il appelle « une année blanche » : exactement les mêmes dépenses nominales en 2026 qu’en 2025, même s’il y a toujours une inflation.
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Les retraité·es seront les plus attaqué·es par « l’année blanche » qui bloquera la compensation de l’inflation au 1er janvier 2026.
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Les chômeur·euses : un nouveau matraquage est annoncé sur la (petite) « protection » sociale des chômeurs et chômeuses. L’assurance-chômage est la partie de la protection sociale qui a été la plus démolie depuis les années 1980. Les gouvernants savent que les chômeurs sont paralysés, que certains syndicats acceptent de négocier des baisses de droits, et qu’il est donc très difficile de créer un rapport de force. Avant les années 1980, l’assurance-chômage avait acquis certaines caractéristiques de la Sécurité sociale historique, bien qu’elle n’en fît pas partie juridiquement. L’allocation s’est développée comme un droit lié au salaire, reconnaissant ainsi en dignité la personne au travail ou privée momentanément de travail. Cela est fini depuis longtemps. Ce qui pèse sur les chômeurs, c’est le soupçon de tricherie, renforcé par l’invention du RSA pour les personnes sans droits ou ayant épuisé leurs droits collectifs. Avec le RSA, la notion de pauvreté est à la fois bien réelle (se sentir « de trop » dans la société, abandonné), mais exprime aussi la séparation du monde du travail. Droit des pauvres = pauvres droits. Pour ces pauvres droits, rien de tel qu’un régime public étatisé, surveillé, discipliné. L’institution France travail lancée en 2025 (ex-Pôle emploi, ex-ANPE, en fait : ex-service public) est une agence de l’État. Les syndicats ne négocient presque plus rien, sauf un résultat imposé d’en haut : ce sont les « lettres de cadrage » de la négociation, reçues du ministre, et aboutissant à des décrets. Il n’y a plus que 42% de sans-emplois indemnisé·es (6,3 millions d’inscrit·es à France Travail, incluant maintenant les personnes au RSA). La durée d’indemnisation a été réduite de 25%, les allocations en moyenne de 18%. Et le gouvernement veut encore aller plus loin dans la lettre envoyée en août 2025, déjà refusée par les syndicats unanimes. Macron avait envisagé, en 2017, un « Revenu universel d’activité (RUA) » (il aime ce mot : universel, capté à la gauche). Bayrou parle maintenant d’une « Allocation sociale unique » (ASU) pour uniformiser la gestion de la pauvreté. Quant à la trouvaille cynique de la « modulation contracyclique » des allocations (mot qui signifie : payer moins quand le chômage baisse), elle n’est même plus évoquée. Alors qu’elle était élevée il y a encore quelques mois au rang de « bonne gestion », sans doute pour faire plaisir aux électeurs et électrices (de droite) qui ont tendance à désigner les plus pauvres de leur voisinage comme des profiteurs : les « cas sociaux » (« cassocs »).
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Budgets sociaux, cotisations sociales : le rabot
Au total, depuis longtemps, les recettes du budget de l’État et celles de la protection sociale s’appauvrissent. C’est un choix politique. Il amplifie une dette publique définie par les critères budgétaires de l’Union européenne, qu’aucun scientifique sérieux n’a jamais osé valider. Cette dette, on demande à tous et à toutes de la payer. Selon cette doctrine non dite, le maximum de la valeur économique produite doit servir à la profitabilité, et pas à la société. L’OFCE, qui n’est pas une officine gauchiste, cite un ancien rapport datant de 2010 (sous Sarkozy), écrit par les chercheurs Paul Champsaur et Jean-Philippe Cotis. Ils expliquaient alors que la baisse des recettes fiscales depuis 1999 équivalait à 3 points de PIB (tiens : exactement le niveau de déficit qu’il ne faut pas dépasser !) et ajoutaient que sans cette baisse, « la dette » serait de 20 points de PIB plus faible. Nous étions en 2010 !
Depuis, cette politique n’a fait que s’accentuer.
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L’étatisation de la société est « en marche » (c’est le rêve jupitérien de Macron)
Qui a dit que le néolibéralisme revendiquait moins d’État ? Le néolibéralisme ne veut pas d’institutions collectives, d’entreprises ou de services publics où les salarié·es et les usager·ères puissent intervenir. Il ne veut pas de démocratie élargie. Mais il veut plus d’État qui commande ! C’est encore plus net aujourd’hui avec l’importation d’outre atlantique du modèle d’État brutal. Et qui s’accompagne d’un nationalisme internationalisé, qui verrouille l’Europe contre les peuples du monde.
De plus en plus, la marche des pouvoirs publics avance vers l’étatisation du social, des ressources publiques et également des collectivités territoriales. La décentralisation, comprise autrefois comme une avancée démocratique, proche des citoyen·nes, c’est fini. Les communes, les départements, les régions, les métropoles, doivent être pilotées d’en haut et obéir. Comme il n’est pas encore possible de le faire constitutionnellement, on le fait par l’étranglement budgétaire. Les collectivités ont de moins en moins de ressources propres, une fiscalité propre. C’est pourquoi les associations d’élu·es (y compris parfois à droite) sont de plus en plus résistantes aux oukases financiers du gouvernement. Le 1er Ministre M. Barnier avait voulu leur imposer 5 milliards d’économies dans le budget 2025, mais un tollé de protestation avait annulé cette mesure. Bayrou la rétablit. Il faut bien qu’il justifie que « tout le monde doit faire des efforts ». Mais là encore, ces efforts vont d’abord être ceux des usagers des services publics locaux dégradés, voire supprimés.
La bataille pour la désétatisation, pour une territorialisation accrue et démocratique des pouvoirs publics doit se développer. Avec une initiative citoyenne à développer. Il en va de même pour une Sécurité sociale autogérée.
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La TVA sociale, la preuve de l’étatisation du social
Le 1er Ministre prépare une loi budgétaire. Mais sa mission de « Commissaire au plan » a été plus que discrète : il a été payé pour quoi faire ? Il semble bien qu’il ait envie de recycler un vieux rêve néolibéral : la TVA sociale pour financer les « risques universels », en bas de gamme. Et en parallèle, comme le lobby patronal ne cesse de le pousser, encourager les marchés d’assurance pour se soigner et la capitalisation des plans de retraites pour celles et ceux qui ont les moyens (rétribués en haut salaire ou par des actions ou des primes de compétitivité personnalisée).
Il est probable aussi que certains cherchent à diviser le front syndical de 2023 par la réintroduction de la retraite dite « universelle », où les salarié·es programment eux-mêmes et elles-mêmes les droits qu’ils/elles achètent, et le moment de leur sortie du « marché du travail ». Un « marché » pour les sans emplois qui doivent s’y vendre et un « marché » pour décider le moment de la fin du travail rémunéré, un « marché » aussi pour les assurances santé : un marché vraiment universel.
L’État n’est généralement pas un ami de la société et du bien commun. Contre l’étatisation, bâtissons l’esprit public et la démocratie collective pour les politiques publiques.
La suite de l’article de Jean-Claude Mamet : « Un argumentaire anti-Bayrou 3/3 »
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