Un argumentaire anti-Bayrou 3/3

Jean-Claude Mamet rappelle qu’il y a une « dette publique » parce qu’une importante partie de la richesse produite par les travailleur·euses a été détournée au profit des classes dominantes et des propriétaires de patrimoines financiers. C’est en accélération depuis l’arrivée de Macron. Bayrou veut faire pire. Partie 3/3.

La dette ? C’est aux travailleurs et travailleuses qu’il faut la rembourser ! 3/3

Par Jean-Claude Mamet. Le 13 août 2025.

En mouvement vers une autre société !

Il semble déjà que le projet Bayrou prend l’eau de toute part et qu’il ne passera pas. La censure est de circonstance ! Mais nous ne saurions nous satisfaire de la seule bataille parlementaire. D’autant plus qu’elle dépend du Rassemblement national. Il est impératif que la chute du budget Bayrou se fasse sur la base d’une alternative sociale, écologiste, égalitaire, démocratique. Et d’un mouvement général de la société.

S’appuyer sur une généralisation des Assemblées citoyennes du Nouveau Front populaire (NFP).

Si le Front populaire est arrivé en tête en juillet 2024, on le doit à l’union des partis politiques. Mais celui-ci a été possible par la mobilisation de la société. Il y a eu un gros engagement syndical, motivé par l’année 2023. Et partout, des réunions publiques, du porte-à-porte, des réunions de quartiers, des attroupements devant les mairies, et de vrais collectifs d’action se sont dressés comme un « geyser » (François Ruffin). Et puis… plus rien. Aucun appel national à généraliser et consolider ces collectifs à l’automne 2024 et au printemps 2025. Il est temps de se réveiller ! Partout, le NFP doit se multiplier dans toutes les villes, les communes, tous les quartiers, les entreprises. Il faut un appel politique national. Et dès cet automne, dans le sillage de l’appel au rassemblement de Lucie Castets le 2 juillet dernier, il serait bien de multiplier les rendez-vous nationaux ou « des conventions thématiques » portant sur la riposte au budget. Avec invitation de toutes les forces politiques de gauche et écologistes. Et des forces syndicales et associatives.

Pour une Convention nationale citoyenne bâtissant un contre-budget.

Le coup politique de Bayrou nécessite une contre-offensive démocratique et citoyenne. Il faut répondre à la hauteur nécessaire. La population, pas seulement les député-es, a son mot à dire, un rôle à jouer. Certes, le temps budgétaire a ses contraintes, mais si la volonté politique existe, elles peuvent être surmontées. Il revient au gouvernement de prouver au pays que le sujet de la dette n’est pas une entourloupe. Qu’il donne l’exemple de la transparence !

Parallèlement, le Nouveau Front populaire réuni peut prendre des initiatives sans attendre. C’est une question de choix politique. Les Conventions citoyennes proposées par Lucie Castets en juillet pourraient déboucher sur une grande Convention nationale de tous les collectifs de base. Pour élaborer un contre-budget.

La même idée de mobilisation citoyenne avait déjà été proposée il y a plusieurs années sous la formule d’un « audit citoyen » de la dette publique, à l’initiative du Comité pour l’annulation des dettes illégitimes (CADTM). Un tel audit avait été réalisé pour démontrer l’escroquerie imposée au peuple grec en 2015. Il permettrait aussi de montrer quels sont les secteurs qui détiennent les titres de la dette publique : banques, assurances, particuliers, fonds financiers internationaux comme Black Rock.

Une réforme fiscale est immédiatement possible

Les ressources sont immenses, puisque depuis des dizaines d’années, les préceptes du néolibéralisme capitaliste les ont asséchées ou détournées. Ce qu’on appelle la financiarisation insolente et la valse des cours boursiers n’est que la partie devenue visible du détournement de valeurs depuis des décennies. Ces capitaux gravitent sur eux-mêmes parce que l’appauvrissement relatif des sociétés les empêchent de s’investir dans l’industrie, l’écologie, l’économie dite « réelle ». Des dizaines, voire des centaines de milliards d’euros de recettes fiscales sont possibles, et tout ne pourra pas être mobilisé d’un seul coup. Mais plusieurs signaux sont possibles immédiatement et d’autres mesures progressivement.

  • La taxe Zucman1https://www.franceinfo.fr/economie/impots/six-questions-sur-l-impot-plancher-de-2-pour-les-ultrariches-que-les-ecologistes-esperent-faire-adopter-a-l-assemblee-nationale_7084107.html : proposée par l’économiste Gabriel Zucman, cette mesure élémentaire instaurerait un impôt plancher du 2% sur les très gros patrimoines. Ils sont au nombre de 1800 (c’est très peu) avec un pactole supérieur à 100 millions d’euros. Elle pourrait permettre de rapporter 15 à 25 milliards d’euros annuels au budget public. Elle a été votée à l’Assemblée nationale puis bloquée au Sénat. C’est sans doute la première digue à franchir.

  • Redonner son sens à l’impôt comme contribution au bien commun, en fonction des revenus (justice fiscale). Il serait fastidieux d’énumérer toutes les mesures prises pour diminuer les impôts, le rendre moins progressif, multiplier les exonérations et les « simplifications » (l’instauration du Prélèvement forfaitaire unique – PFU – permet d’échapper à la progressivité en fonction des revenus). Le Syndicat Solidaires Finances publiques a chiffré à 18 milliards la perte d’impôts de l’État (passage de l’ISF à l’IFI, baisse de l’IS à 25%, allègements de recettes dues à la compensation du CICE). Et à 30 milliards, les recettes en moins sur le plan local (impôts de production diminués, suppression de la taxe d’habitation). Au total, on dépasse les 43 milliards de Bayrou.

  • La lutte contre la fraude fiscale pourrait rapporter des dizaines de milliards d’euros, mais nécessiterait bien sûr des moyens humains supplémentaires.

  • La fiscalité permet des mesures rapides pour faire face aux scandales de la misère : personne ne doit vivre en dessous du seuil de pauvreté, hausse du minimum vieillesse

Exiger de la Banque centrale européenne l’annulation des dettes publiques.

Il s’agit d’une bataille d’envergure européenne, qui nécessiterait un rapport de forces de cette taille, en lien avec les forces progressistes de tous les pays. Si cette lutte n’est pas menée, ce sont les tentations nationalistes qui vont proliférer encore plus, contre l’idée même d’Europe. Or la Banque centrale européenne (BCE) a un pouvoir de création monétaire, dont elle a su user timidement au moment du COVID en rachetant en partie les dettes des états. Cette prérogative des banques centrales démontre très fortement que les États ne sont pas comme des « familles » : ils peuvent « battre monnaie » à l’échelle internationale, ce qu’une famille ne peut pas faire.

Laissons sur ce point parler une brochure d’ATTAC :

« La BCE détient environ 25 % de la dette des États de la zone euro. L’annulation de cette dette, en la transformant par exemple en titres de dette dite perpétuelle, ferait que l’État n’aurait plus alors à réemprunter sur les marchés afin de rembourser ces titres lorsqu’ils arrivent à échéance, cette dernière étant indéfiniment repoussée dans le temps. Sortir la dette publique de l’emprise des marchés financiers suppose que les banques centrales mettent leur capacité de création monétaire au service de l’intérêt général en finançant les investissements publics nécessaire à la transition écologique et à la satisfaction des besoins sociaux. Ce financement des investissements publics par la BCE est aujourd’hui interdit par les traités. »

Salaires et cotisations sociales sont un pouvoir d’agir

Depuis l’inflation de 2022, l’expression de « pouvoir d’achat » est sur toutes les lèvres. Cela se comprend. Mais ce terme détourne l’attention sur le vrai fonctionnement de la société. On parle de « pouvoir d’achat », comme si le bon peuple devait avant tout acheter des produits pour que l’économie capitaliste puisse fonctionner éternellement. Certes, tout le monde doit se nourrir, se vêtir, bénéficier d’un logement digne, se soigner, se déplacer, choisir d’élever des enfants. Ces moyens de vivre, les besoins sociaux communs d’une société, sont satisfaits si la richesse commune issue du travail général permet des choix collectifs. Le salaire n’est pas une récompense mensuelle, mais un pouvoir d’agir et de décider. C’est une dignité du travail, une part de la valeur conquise. Et si elle augmente, cela signifie que de manière collective, les travailleurs et travailleuses acquièrent un pouvoir plus grand sur la richesse.

Cette part agrandie se divise cependant en deux parties (et on l’oublie) :

  • Une partie personnelle (du ou de la salariée), avec une échelle hiérarchique liée à la qualification, mais qui n’a pas à être supérieure à 3 fois, 4, voire 5 fois maximum, contre parfois 50 ou 100 aujourd’hui entre le PDG et ses employé·es.

  • Et une deuxième partie pour financer des droits collectifs. Ce sont les cotisations, proportionnelles au salaire, directement et immédiatement issues du travail et sa valeur.

  • Dans l’histoire de la Sécurité sociale (en fonction des rapports de force), il a été décidé qu’il y aurait aussi deux types de cotisations : « salariales » et « patronales ». En réalité, elles sont de même nature parce qu’elles ont la même source : c’est du salaire « socialisé », issu du travail, et versé dans une ou des caisses : retraites, assurance-maladie, allocations familiales, accidents du travail, et plus tard allocations chômage (1958). En 1946, il n’y avait qu’« une » caisse interprofessionnelle.

  • Il n’y a pas vraiment de raison qui justifie ces « deux parts » : elles introduisent de la confusion sociale et politique. En effet, le propriétaire d’entreprise (qui a souvent hérité) ne travaille pas : il fait fructifier son capital grâce au travail des autres. Et c’est la classe patronale dans son ensemble qui finance le régime de Sécurité sociale, en mettant au « pot commun » cette part de valeur qu’elle voudrait soit récupérer, soit gérer à sa guise. Par exemple sous la forme de fonds de pension, qui rapporteraient par placements. Jusqu’ici, on y a échappé, mais le MEDEF et les grandes entreprises n’ont pas renoncé.

C’est pourquoi, lors de la grande lutte pour les retraites en 2023, il était possible d’exiger une augmentation générale des cotisations (moins de 1%) pour financer les régimes à long terme.

Pour une Sécurité sociale intégrale

« Intégrale » signifie un plan complet et universel de sécurité pour les besoins essentiels identifiés, mais dont la liste peut évoluer avec les mobilisations de la société, les progrès de civilisation et d’émancipation humaine. Ainsi l’assurance-chômage doit être intégrée dans le régime général de Sécurité sociale. Les négociations doivent se dérouler sans lettres de cadrage, en consultant aussi les associations luttant contre le chômage, la précarité et la pauvreté.

Il n’y a aucune raison économique qui justifie des systèmes de financement différents dans la santé publique : mutuelles complémentaires, assurances, fonds de pension. Tous ces systèmes sont financés par la valeur économique issue du travail humain. Soit cette valeur est socialisée, soit elle est confisquée par les profiteurs. Il est mensonger de prétendre trouver d’autres ressources que celles du travail, comme l’a dit la ministre du Travail et certains « experts » depuis toujours. Dire cela marque la volonté d’affaiblir le pouvoir salarial.

  • Unification des régimes

Il est possible de se situer dans une perspective d’unification des régimes de retraites, basée sur les meilleurs d’entre eux. La retraite « universelle » dont parlait Macron en 2019 n’était pas une unification des droits vers le haut, mais une individualisation générale des choix de carrière et de pensions, en fonction des grilles d’inégalités salariales. Comme tout était individualisé dans ce projet, l’espoir du système Macron était qu’on en finirait avec les grands mouvements sociaux pour les retraites. Il faut donc empêcher que ce système, qui dort encore dans les cartons, ne ressorte.

  • 100% Sécurité sociale dans la santé

Ce qui est vrai pour les retraites l’est aussi pour les dépenses d’assurance-maladie. C’est la Sécurité sociale comme part de la richesse nationale qui a permis les grands investissements hospitaliers sans intervention du secteur privé. Mais les cliniques privées et la gestion entrepreneuriale des hôpitaux rongent cette conquête commune.

Plusieurs propositions :

  • Développer des centres publics de santé proches de la population (quartiers populaires, communes), évitant l’engorgement hospitalier pour des soins de base, avec des médecins travaillant collectivement, sans paiement à l’acte ;

  • Fixer l’objectif d’un remboursement à 100 % par la Sécurité sociale (aujourd’hui environ 75%), impliquant donc une réorganisation avec les mutuelles. Historiquement, sauf exception, les mutuelles n’ont jamais accepté une réelle « mutualisation » du financement des besoins sociaux. Pour des raisons de pouvoir politique et de prestige sur la société. Cela doit changer. Le ticket modérateur ou « reste à charge » payé par les ménages est plus proche de 20% (que les 7 à 8% officiels) si on inclut les cotisations mutuelles. Le pouvoir veut doubler les franchises. Il n’en est pas question.

  • D’autres conquêtes de socialisation salariale sont possibles. Par exemple l’alimentation (Sécurité sociale de l’alimentation ou SSA) ou le logement (étendre l’ancien 1% logement).

  • La fiscalité est aussi une socialisation, mais elle se produit après le travail de production, ce qui l’éloigne des moyens de contrôle démocratique. Ce n’est pas pour rien qu’en 1995, Alain Juppé a instauré le Projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS) voté à l’Assemblée. À la place des Caisses antérieures (et même si l’État gardait la main). L’étatisation éloigne la population et la démocratie. L’objectif doit viser une Sécurité sociale autogérée, des élections démocratiques rétablies pour les caisses, un « audit citoyen » ou conférence citoyenne sur la dette et la fiscalité : tout doit être fait pour combattre les processus d’étatisation.

Pour un municipalisme fédératif avec participation citoyenne

En même temps que la riposte au projet Bayrou devra se développer, les 35 000 communes de France seront en plein débat de construction de projets et de listes. Ce sera une épreuve de plus pour la cohésion du Nouveau Front populaire, mais aussi pour le rapport de force contre le gouvernement. La capacité d’action des collectifs citoyens et celle du syndicalisme uni est décisive. Mais s’il n’y a pas interaction entre le social et le politique, alors tout le monde s’affaiblira.

C’est pourquoi la résistance à l’étatisation des collectivités locales et la lutte pour leur autonomie budgétaire seront aussi des enjeux des élections municipales. D’ores et déjà, il y a beaucoup de temps à rattraper pour installer la confiance à gauche sur les municipales.

Si le NFP surmonte ses tensions internes, si les listes de gauche font leur travail de mobilisation contre Bayrou en même temps que la mobilisation des électeur·rices, alors la puissance acquise par des mairies de gauche pourrait être un formidable espoir pour les suites. Et pour isoler l’extrême-centre, toutes les droites et le RN. Une coalition des villes de gauche et écologistes pourrait apparaitre comme un contre-pouvoir à dimension nationale. Une sorte de Fédération de territoires pour des alternatives concrètes sur le plan écologique, social, démocratique, et pour l’investissement public (les collectivités mobilisent près de 60% de l’investissement public national).

Pour aller dans cette voie, les citoyens et citoyennes de gauche, notamment les collectifs du NFP en plus grand nombre, devraient s’imposer comme co-autrices des listes avec les forces politiques.

Un grand pas en avant démocratique serait ainsi réalisé. Une autre société possible émergerait. L’audace et l’invention démocratique, voilà ce qui peut désintégrer la poussée des droites et la monstruosité du RN.

Résistance unitaire et populaire !
À la fin, on va gagner !