Trente ans après, la grande mobilisation de novembre – décembre 1995 reste en mémoire. Un retour s’impose. Est-ce de la nostalgie ?  Un « succès » oublié ? Le premier volet décrit le fait lui-même. Le second marque les espoirs. Le troisième : Après ce mouvement, des enjeux actuels. Partie 1/3.

1995… Pour mieux comprendre, trente ans après 1/3

Par Pierre Cours-Salies. Le 28 octobre 2025.

La grève de 1995, il y a 30 ans, avait paralysé la France pendant trois semaines. Déjà, les grévistes manifestaient pour le retrait d’une réforme des retraites, celle proposée par Alain Juppé sous Jacques Chirac. C’est aussi une référence évidente et durable. En traiter un peu « à part » ferait oublier qu’une analyse plus « longue » serait nécessaire.

Rappel de quelques repères

Pour une partie des acteurs, elle s’inscrit dans une série de repères, de 1950 à 1978 ou 81 et englobant Mai 68. Et les « années 68 », en France comme aux États-Unis, mondialement, appellent, avec le pouvoir de classe, du « libéralisme », un rappel des questions internationalistes (assez bien connues…) et aussi des percées écologistes1– Citons au moins pour la France André Gorz, Stratégie ouvrière et néo-capitalisme, éd. Seuil, 1964. Aux USA, Murray Bookchin, Écologie et pensée révolutionnaire (1964), On peut retrouver de nombreux textes traduits en français sur www.ecologiesociale.ch. Oubliés, les « deux blocs », et l’offensive de la bourgeoisie au travers des politiques militaristes et des gestions gouvernementales favorables aux multinationales ?

Comment la population adulte pense-t-elle, plus ou moins, à une période récente, de 1981 à 1995 ? Autant de questions lourdes qui incluent la chute finale de l’ex-URSS et un changement dans la globalisation mondiale du capitalisme… En rappelant comment les prémices de politiques écologistes sont revenues en boomerang avec les crises du climat et des modalités de production.

Plusieurs affrontements sont dans les souvenirs.

* En 1983, a lieu la « Marche pour l’égalité et contre le racisme », dite « Marche des beurs ». Les crimes racistes s’étaient multipliés durant l’été (Vénissieux Marseille). D’octobre à décembre, elle demande en particulier le droit de vote pour les immigrés et la carte de séjour de dix ans2– https://www.histoire-immigration.fr/integration-et-xenophobie/1983-la-marche-pour-l-egalite-des-droits-et-contre-le-racisme https://www.france-terre-asile.org/images/stories/images/marche-des-beurs.pdf. Cent mille personnes manifestent à son arrivée. Elle éclaire les révoltes dans les banlieues en 2005 ; et de nouveau en juin 2023…

* En décembre 1986, la Loi Devaquet avait dû être abandonnée par J. Chirac après d’immenses manifestations étudiantes et lycéennes contre la sélection à l’entrée à l’université. Marquées par la mort de Malik Oussekine, un étudiant, dans la répression.

* Dans la foulée, la SNCF connaît l’un des mouvements les plus durs de son histoire, du 18 décembre 1986 au 15 janvier 1987. Des « coordinations » de cheminots, contre la réforme du statut, qui remplace la promotion à l’ancienneté par un système d’avancement au mérite3– Maurice Najman, « Les grandes grèves dans les transports [archive] », Monde-diplomatique. février 1987 . Retour sur la grève des cheminots de l’hiver 1986/1987 par HAIS Jacques, MAHIEUX Christian,  Europe Solidaire Sans Frontières, https://www.europe-solidaire.org › spip › article51564 15 déc. 2019 —. Une unité de la CGT et de la CFDT soutient, ainsi que CFTC, CGT, FGAAC, FO. Des grèves ont lieu à l’EDF.

* De mars à octobre 1988, pour protester contre des réformes impopulaires, la grève des infirmières françaises de l’automne 1988 a paralysé pendant sept mois une partie des hôpitaux et de nombreuses cliniques. Elles réagissent en particulier au décret élaboré en 1987 par la ministre de la Santé, ouvrant le concours d’État pour devenir infirmière à n’importe qui ayant été chômeur·euses durant cinq ans sans qualification ni étude préalable.

Cette dévalorisation de leur profession est refusée. Et, le 13 septembre, une coordination rassemble 500 délégué·es à Paris. Le ressort du refus des décisions ministérielles est avant tout professionnel, parmi des métiers peu syndiqués. Des participant·es expriment des motifs d’allure corporatistes. Mais les enjeux sont aussi plus généraux dans la santé. L’action en commun appelle des moyens pour décider et tenir des initiatives…

Une « coordination infirmière » où étaient représentés tous les établissements en grève vote un programme de revendications réclamant des embauches, une hausse des salaires et l’égalité des statuts entre secteur privé et public. La coordination n’était en effet pas dirigée par des syndicats ou des associations professionnelles. Lors de la grève et des manifestations du 29 septembre, 30 000 infirmières battent le pavé de Montparnasse au ministère de la Santé. Du jamais vu ! Des aides-soignantes, des kinés, sont aussi présent·es. Les syndicats sont en fin de cortège. 90 % de grévistes dont énormément d’assignées au travail. Des milliers de manifestantes aussi à Lyon, Caen, Lille, Marseille, Bordeaux… 4Les infirmières et leur coordination, 1988-1989, sous la dir. de Danièle Kergoat avec la coll. de Françoise Imbert, Hélène Le Doaré et Danièle Senotier. Paris, Ed. Lamarre, 1992. Les Cahiers du Genre  Année 1993  Pascal Dias , responsable CFDT dans cette grève et exclu par la direction de la CFDT : La tornade blanche, https://syndicollectif.fr/la-tornade-blanche-1988-la-lutte-des-infirmieres/. Claude Évin, ministre de Rocard, refuse de discuter avec la coordination. Elle sera finalement reçue par son directeur de cabinet5– Pour diminuer la place des cotisations de Sécurité sociale, le gouvernement crée la CSG (Contribution sociale généralisée en octobre 1990. Cette mesure est contestée https://fresques.ina.fr/securite-sociale/fiche-media/Secuso00044/la-creation-de-la-csg.html .

Ces « mouvements sociaux » n’empêchent pas nombre d’experts de dire que les grandes luttes de classe sont un « ancien objet historique ». Cette discussion est contestable6L’unité syndicale en France, coord . Pierre Cours-Salies et René Mouriaux, éd. Syllepse, 1996.. Ils stimulent le zèle politique des artisans de « la modernisation », tel Edmond Maire : « La vieille mythologie selon laquelle l’action syndicale c’est la grève, cette mythologie a vécu. Le syndicalisme doit l’abandonner et désormais penser le syndicalisme avec les moyens d’action d’aujourd’hui », a déclaré le 28 octobre M. Edmond Maire, secrétaire général de la CFDT, au cours d’une conférence de presse. (Le Monde, 30 octobre 1985.) Opposée à cette option idéologique et politicienne, une « Opposition CFDT » se constituait. Elle inclura, dans un cadre d’activités, jusqu’à 30% de la CFDT.

Novembre – décembre 1995, un malentendu à éviter
Introduction, présentation

Quelle analyse en avons-nous en mémoire ? Pouvons-nous retenir une « victoire » à l’issue de cette mobilisation de 1995 ? Avec, pour « effet différé », la défaite de Chirac aux législatives de 1997 ?

Ces questions ne sont pas anodines. Un retour attentif sur « novembre-décembre 1995 » contribue à façonner notre compréhension de la structuration des rapports de classe. Il peut aussi faciliter l’analyse critique des représentations politiques qui ont produit le marasme actuel, quant aux buts à se fixer dans la (re-)mobilisation en cours, et spécialement au sujet de la Sécurité sociale. Des malentendus à éviter…

Une attitude politique courante est de dire que 1995 a été et reste une victoire : empêcher pour la première fois depuis 1983-84 l’offensive néolibérale naissante de suivre son cours.

Reprenons l’analyse. La satisfaction de voir un retour de mobilisations de masse interprofessionnelles semble avoir masqué le fait décisif : Juppé, encouragé à aller plus loin dans l’éradication « des conservatismes », avait reculé sur des points trop voyants.

Mais, le pire a été conservé et géré par les gouvernements de la gauche ensuite… Ainsi, une position de défense et renforcement qui restituerait à la Sécurité sociale sa place n’est plus spontanément comprise. Une grande confusion existe, y compris évidemment dans le programme (ou les « mesures » ?) qui devraient regrouper une gauche d’émancipation.

Juppé, aidé par Nicole Notat, voulait réduire la conscience de liens irremplaçables entre un cadre démocratique minimum commun et la socialisation d’une partie des richesses. Ils ont en partie réussi.

Toutefois, reste présente une exigence simple « le travail n’est pas une marchandise », traduite en France par des institutions de Protection sociale qui devraient être gérées par des mandataires élu·es7– Complémentaire de l’action d’Ambroise Croizat, ministre, la mise en place des Caisses primaires sous l’impulsion de la CGT doit être rappelée. Une brochure de 88 pages, d’Henri Raynaud a été rééditée, aux Éditions Syndicalistes, en 2016, avec une Préface de Bernard Friot : « La défense de la Sécurité Sociale » ; rapport en 1947 du secrétaire de la CGT..

Cette contribution au débat est donc une sorte de « fiche de travail ».

Reprenons les faits, pas à pas

Une référence peut nous sembler évidente ! Une nouvelle phase de mobilisation massive, toutefois, rend indispensable de redéfinir telle ou telle « date » utilisée : il faut se souvenir des « moins de 50 ou 45 ans » et des souvenirs réels…

La campagne présidentielle de 1995 avait vu deux candidats de droite (Chirac et Balladur) s’opposer8– Premier tour de la présidentielle de 1995 : suffrages exprimés : 76,20% Jospin 23% (7 097 786 v) ; Chirac 20,84% (6 348375v) ; Balladur 18,58% (5 658796v) ; Le Pen 15% (4 570838v) ; Hue 8,64% (2 632460v) ; Laguiller 5,30 ; De Villiers 4,74% ; Voynet 3,22 % ; Cheminade 0,28% Deuxième tour : suffrages exprimés : 74,90 % Chirac 52,60 % Jospin : 47,40%. Alors que Jacques Chirac s’est fait élire sur le thème de la réduction de la « fracture sociale », il explique aux Français quelques semaines plus tard qu’il doit renoncer à son programme ayant « sous-estimé l’ampleur des déficits ». Il annonce vouloir les réduire et « qualifier la France pour la monnaie unique européenne ». Le plan Juppé, peu après ce changement de cap radical, provoque une levée de boucliers.

Résumons : durant tout l’été, le Plan Juppé avait été précisé. Il en ressortait très chargé en septembre !

Plan envisagé par le Premier Ministre

Le plan du Premier ministre Alain Juppé contenait une série de mesures concernant aussi bien les retraites que l’assurance-maladie, et qui toutes allaient dans le sens d’une politique de rigueur. Le plan Juppé était axé sur quatre grandes mesures :

• Un allongement de la durée de cotisation de 37,5 à 40 annuités pour les salariés de la fonction publique, mesure déjà décidée pour les travailleurs du secteur privé lors de la réforme Balladur des retraites de 1993 ;

• L’établissement d’une loi annuelle de la Sécurité sociale qui fixe les objectifs de progression des dépenses maladies ;

• Un accroissement des tarifs d’accès à l’hôpital et des restrictions sur les médicaments remboursables ;

• Le blocage et l’imposition des allocations familiales versées aux familles, combiné avec l’augmentation des cotisations maladie pour les retraités et les chômeurs.

Dès sa présentation à l’Assemblée nationale par le Premier ministre Alain Juppé, le plan de réforme se heurte à l’hostilité d’une partie de l’opinion publique. En revanche, la direction de la CFDT, ainsi qu’une partie du Parti socialiste (en particulier Claude Évin), soutiennent le plan. La grande majorité des médias de même.

Une journée de grève des fonctionnaires, le 10 octobre, est suivie massivement, avec des cortèges de manifestations dynamiques.

Le 30 octobre, est publiée une déclaration commune sur l’avenir de la Sécurité sociale signée par la CGT, la CFDT, FO, la CGC, la CFTC, la FEN, la FSU et l’UNSA. Une telle convergence se produit pour la première fois depuis 19679– Dans le préambule de leur déclaration commune, les organisations signataires, pour la première fois, affirment qu’elles « se rejoignent sur [des] propositions de réformes ». Loin d’être les partisans du statu quo ou d’un immobilisme, les syndicats veulent désormais former un front uni pour proposer et accepter des réformes. Le préambule rappelle encore « le droit à une couverture sociale universelle dans le cadre d’une Sécurité sociale fondée sur la solidarité nationale ». « Conscientes de l’ampleur des problèmes », les organisations signataires demandent aussi « une clarification des comptes ». Elles rappellent enfin au gouvernement leur refus de tout projet de « fiscalisation » ainsi que de « toute forme d’étatisation de la Sécurité sociale ». Les syndicats acceptent le principe d’une réforme de la Sécurité sociale ; Le Monde 01 novembre 1995. .

Le 15 novembre, l’Assemblée nationale vote la confiance au gouvernement d’Alain Juppé pour son plan de réforme de la Sécurité sociale.

L’accord syndical de l’automne est enterré du fait du soutien de la direction de la CFDT au gouvernement10– Nicole Notat : « Osons défendre la Sécurité sociale, ne l’enterrons pas ce soir par des actes syndicaux d’arrière-garde. » Elle rejette l’idée d’une manifestation interprofessionnelle pour le 28 nov. (appel par FO).  Quatre jours plus tard, les secrétaires généraux de la CGT et de Force ouvrière défilent côte à côte pour la première fois depuis 1947. La CFDT de Nicole Notat est la seule grande centrale à soutenir l’essentiel du plan Juppé, malgré son rejet par une moitié des syndicats.

Le mouvement de grève va durer plus de trois semaines dans les transports. Une série de journées de manifestations va accompagner les grèves : 14 novembre, 24 novembre.

Après le grand succès de la Manifestation pour les droits des femmes (plus de 30 000 personnes) – le 25 novembre – les syndicalistes cheminots expliquent être encouragés devant cette dynamique sociale, et pouvoir gagner, avec un appel confirmé (le 27 novembre) à la grève reconductible. Le 4 décembre, les agents de France Télécoms sont en grève. Le 5 décembre, journée interprofessionnelle unitaire. Le 12 décembre, nouvelle journée annoncée.

La CGT, SUD et FSU sont dans les carrés de tête. « Tous ensemble ! » est le slogan du mouvement. Les grévistes ont le soutien de l’opinion publique. Six grandes manifestations touchent toutes les grandes villes.

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Notes
  • 1
    – Citons au moins pour la France André Gorz, Stratégie ouvrière et néo-capitalisme, éd. Seuil, 1964. Aux USA, Murray Bookchin, Écologie et pensée révolutionnaire (1964), On peut retrouver de nombreux textes traduits en français sur www.ecologiesociale.ch
  • 2
  • 3
    – Maurice Najman, « Les grandes grèves dans les transports [archive] », Monde-diplomatique. février 1987 . Retour sur la grève des cheminots de l’hiver 1986/1987 par HAIS Jacques, MAHIEUX Christian,  Europe Solidaire Sans Frontières, https://www.europe-solidaire.org › spip › article51564 15 déc. 2019 —
  • 4
    Les infirmières et leur coordination, 1988-1989, sous la dir. de Danièle Kergoat avec la coll. de Françoise Imbert, Hélène Le Doaré et Danièle Senotier. Paris, Ed. Lamarre, 1992. Les Cahiers du Genre  Année 1993  Pascal Dias , responsable CFDT dans cette grève et exclu par la direction de la CFDT : La tornade blanche, https://syndicollectif.fr/la-tornade-blanche-1988-la-lutte-des-infirmieres/
  • 5
    – Pour diminuer la place des cotisations de Sécurité sociale, le gouvernement crée la CSG (Contribution sociale généralisée en octobre 1990. Cette mesure est contestée https://fresques.ina.fr/securite-sociale/fiche-media/Secuso00044/la-creation-de-la-csg.html
  • 6
    L’unité syndicale en France, coord . Pierre Cours-Salies et René Mouriaux, éd. Syllepse, 1996.
  • 7
    – Complémentaire de l’action d’Ambroise Croizat, ministre, la mise en place des Caisses primaires sous l’impulsion de la CGT doit être rappelée. Une brochure de 88 pages, d’Henri Raynaud a été rééditée, aux Éditions Syndicalistes, en 2016, avec une Préface de Bernard Friot : « La défense de la Sécurité Sociale » ; rapport en 1947 du secrétaire de la CGT.
  • 8
    – Premier tour de la présidentielle de 1995 : suffrages exprimés : 76,20% Jospin 23% (7 097 786 v) ; Chirac 20,84% (6 348375v) ; Balladur 18,58% (5 658796v) ; Le Pen 15% (4 570838v) ; Hue 8,64% (2 632460v) ; Laguiller 5,30 ; De Villiers 4,74% ; Voynet 3,22 % ; Cheminade 0,28% Deuxième tour : suffrages exprimés : 74,90 % Chirac 52,60 % Jospin : 47,40%
  • 9
    – Dans le préambule de leur déclaration commune, les organisations signataires, pour la première fois, affirment qu’elles « se rejoignent sur [des] propositions de réformes ». Loin d’être les partisans du statu quo ou d’un immobilisme, les syndicats veulent désormais former un front uni pour proposer et accepter des réformes. Le préambule rappelle encore « le droit à une couverture sociale universelle dans le cadre d’une Sécurité sociale fondée sur la solidarité nationale ». « Conscientes de l’ampleur des problèmes », les organisations signataires demandent aussi « une clarification des comptes ». Elles rappellent enfin au gouvernement leur refus de tout projet de « fiscalisation » ainsi que de « toute forme d’étatisation de la Sécurité sociale ». Les syndicats acceptent le principe d’une réforme de la Sécurité sociale ; Le Monde 01 novembre 1995.
  • 10
    – Nicole Notat : « Osons défendre la Sécurité sociale, ne l’enterrons pas ce soir par des actes syndicaux d’arrière-garde. » Elle rejette l’idée d’une manifestation interprofessionnelle pour le 28 nov. (appel par FO)