Francis Sitel, se détache des postures et simplifications, habituelles dans le débat politique. Il livre quelques réflexions quant à une situation complexe, et à ses données déroutantes… Sous-jacente à cette phase provisoire aux débouchés non prévisibles, il pointe des réorganisations politiques en profondeur qui sont actuellement à l’œuvre.
À propos de « l’étrange moment que nous traversons » 1Formule de Paul Cassia, professeur de droit public
Par Francis Sitel. Le 25 septembre 2025.
En se détachant des postures et simplifications, habituelles dans le débat politique, quelques réflexions quant à une situation complexe, et à ses données déroutantes…
D’abord, soulignons deux difficultés, qui peuvent se présenter comme des angles morts du débat politique.
Quand l’international percute le national
° Il s’agit de l’articulation entre bouleversements mondiaux et enjeux politiques nationaux.
Les premiers – les deux séismes de Gaza et de la guerre d’Ukraine, le bouleversement trumpien, l’aggravation du dérèglement climatique… – déterminent la situation. Mais ils se présentent comme désajustés des seconds. On constate aujourd’hui, dans la gauche, une tendance à esquiver la prise en compte de leur impact. Cela en opposition à ce qu’il en fut au cours de l’histoire du mouvement ouvrier.
Les symptômes en sont le peu de débat réel sur les fractures causées à gauche par ces questions. D’où un paradoxe. Dans le cas de Gaza, des divergences qui ne touchent pas à l’essentiel sont délibérément exacerbées. Inversement, celles au sujet de l’Ukraine, qui sont profondes (pas moins que des positionnements opposés par rapport à une guerre en cours), sont relativisées, voire occultées.
On pourrait aussi noter un symptôme plus anecdotique. L’actuel débat budgétaire est dominé par la 2 jours fériés travaillés, la dette, la fiscalité. Ces questions, certes importantes, ne devraient pas éclipser totalement celles des investissements pour la défense en temps de guerre, ou pour la transition écologique face à la crise climatique et à l’effondrement de la biodiversité…
L’articulation entre social et institutionnel
° C’est ensuite l’articulation entre le champ social et le champ institutionnel.
Si les partis politiques ont le monopole de la vie politique dans le champ parlementaire et médiatique, ils sont partiellement déconnectés du champ social et des affrontements sociaux.
Et d’autres acteurs interviennent politiquement, à la fois de manière déterminante et relativement autonome.
C’est le cas, dans leur diversité, des « réseaux », des associations et du mouvement syndical. C’est aussi le cas du Medef comme représentant du pouvoir patronal. On a vu le recul sur la loi Duplomb, suite à l’écho de masse d’une pétition surgie de nulle part. De même que l’appel au « blocage du pays » le 10 septembre, dont nul ne s’aventurait à pronostiquer le développement.

Quant à la mobilisation à l’initiative de l’intersyndicale le 18 septembre, malgré le départ du gouvernement Bayrou et de son projet de budget, elle pèse puissamment sur les opérations en cours pour la formation d’un nouveau gouvernement.
Cette multiplicité d’acteurs et le caractère aléatoire de leurs interventions créent une déconnexion relative entre les diverses sphères de la vie politique.
D’où la difficulté quant à la question décisive : l’évaluation du rapport de forces entre classes, qui n’est traduit que très déformé au plan électoral et parlementaire.
Ainsi, il ne faut pas comprendre la place prise par l’extrême droite comme traduisant une poussée inexorable venue de la société (une fascisation de celle-ci), ce qui condamnerait à une forme de fatalisme.
À l’inverse, on ne saurait cultiver une exaltation maximaliste, pour parier sur une prochaine explosion sociale à dynamique révolutionnaire, qui autoriserait à relativiser la menace d’extrême droite. Cela en ignorant l’état de faiblesse de la gauche et le fait que le salariat est en situation défensive. Ce qui interdit de faire comme si la gauche était à l’offensive et que lui seraient garanties de prochaines victoires électorales.
Le constat lucide doit être de considérer qu’en fonction des rapports de force sociaux, l’issue de la crise présente n’est en rien prédéterminée. Mais l’actuel dérèglement institutionnel est gros d’un possible accident politique catastrophique : celui de l’accès au pouvoir de l’extrême droite.
Ce pourquoi il faut accepter de focaliser l’attention sur l’actualité de ladite « crise politique ».
État d’ingouvernementalité
La tripartition de l’Assemblée nationale – trois blocs de force sensiblement équivalente et aux projets politiques inconciliables – est une donnée qui ne durera pas éternellement, mais elle est présentement insurmontable.
L’absence de majorité rend cette Assemblée « ingouvernable ». Le diagnostic pertinent est celui de Nicolas Rousselier : un « évanouissement du fait majoritaire dans le fonctionnement de la Vᵉ République ».
Il faut donc manier avec prudence la notion de « crise de régime ». Nous sommes dans la fin du « macronisme ». Mais les institutions de la Vᵉ République ne sont pas purement présidentialistes, elles incluent une part de parlementarisme.

L’absence de majorité parlementaire (favorable ou opposée au président élu) tend à orienter le balancier politique vers un fonctionnement parlementaire.
Le président ne peut plus s’appuyer sur une majorité à l’Assemblée pour agir à sa guise. Aucun des blocs en présence n’est en capacité de mettre en œuvre sa politique. Il n’existe que des « majorités négatives » (deux blocs associant leurs voix contre le troisième). Une « majorité positive » (pour faire adopter budget et lois) ne peut être obtenue que par des compromis entre deux des blocs.
Empiriquement, une formule a commencé à être expérimentée autour de la notion de « non censure » : un gouvernement minoritaire parvient à faire adopter ponctuellement des mesures en ayant obtenu le soutien d’une partie de l’Assemblée et la neutralité d’une partie des oppositions.
Pour expliquer l’instabilité ministérielle qui marque le second quinquennat de Macron, surtout depuis la dissolution de 2024, on évoque souvent l’absence de « culture du compromis » de la « classe politique » française. Il s’agit en fait de données institutionnelles – à commencer par le mode de scrutin majoritaire, et les pouvoirs dont le président est investi – et aussi de décisions des acteurs politiques.
Deux refus symétriques
Macron prétend agir comme si sa légitimée était inaltérée, et refuse d’accepter sa mise en échec politique, lequel devrait l’amener à accepter une quasi-cohabitation (différente de celles du passé).
Les oppositions, le RN et le NFP, principalement par la voix de J-L Mélenchon, ont adopté des postures écartant l’hypothèse d’un gouvernement de compromis. Elles cultivent l’idée que la victoire leur a été dérobée.
Le RN explique que c’est un front républicain sans principe et aujourd’hui en faillite qui l’a privé de l’élection d’un nombre significatif de députés.

Quant à Mélenchon, il maintient ce qu’il a affirmé d’emblée, que le NFP a gagné les élections, qu’il est en droit de gouverner et d’appliquer son programme.
Ce qui revient à assimiler le fait que le NFP est arrivé en tête en nombre de député·es à une victoire électorale lui donnant la légitimité, et les moyens, pour gouverner.
C’est aussi oublier que le NFP est une alliance dont les faiblesses sont évidentes, alors que le RN peut dire qu’il est le premier parti en importance numérique (tout en affichant, lui, que pour sa part, il ne gouvernera que sur la base d’une majorité absolue).
Si Macron a pu, en une année, désigner par sa seule autorité trois premiers ministres, ce n’est pas qu’on a basculé dans un régime dictatorial, mais bien parce que les principales forces d’opposition ont récusé le jeu parlementaire possible dans le cadre des rapports de force actuels.
Reste que l’idée s’est incrustée dans l’opinion de gauche que seul un gouvernement NFP serait légitime, et que ceux successivement désignés par Macron sont les produits de coups de force antidémocratiques.
C’est un trope dégagiste, qui conduit à poser comme seule perspective de nouvelles élections générales.
L’emprise présidentialiste
Le possible mouvement du balancier institutionnel est en fait bloqué par la pesanteur présidentialiste qui imprègne toute la vie politique. Les anticipations des partis et acteurs politiques quant à la future présidentielle s’avèrent plus déterminantes que les réponses aux problèmes présents…
D’où la crainte de beaucoup que d’éventuels compromis aujourd’hui hypothèquent les positions lors d’une future élection présidentielle.
Le paradoxe est qu’à l’aggravation de la situation résultant du présidentialisme de la Vᵉ République, on répond par un renforcement de la logique présidentialiste — en fonction de l’idée qu’il n’y a pas de solution viable en dehors d’une nouvelle élection présidentielle —, quitte à accélérer les rythmes politiques et au risque de bousculer les plans des uns et des autres.
Actualité turbulente
La viabilité d’un gouvernement Lecornu – qui installerait une formule d’attente jusqu’en 2027 – est fonction du test en cours quant à la possibilité d’un compromis avec le PS, accepté par LR, permettant l’adoption du budget.

Pour le premier ministre désigné le défi est multiple : assurer des concessions au PS (sur la fiscalité, les retraites, le régime du chômage, les franchises médicales…), permettant à celui-ci d’assumer devant l’électorat une non-censure ; convaincre LR d’être au gouvernement en acceptant ces concessions ; last but not least, il faut que Macron concède à Lecornu des marges de manœuvre suffisantes (ce qui l’obligerait à écorner ses fondamentaux).
Le PS est engagé dans ces discussions qui relèvent de l’action parlementaire dans le contexte présent. Mais il le fait sous un double tir de barrage : d’une part de LFI (qui brandit l’accusation de la « trahison »), d’autre part de la droite et du Medef (qui dénoncent la « menace socialiste »).
La réalité est que s’impose le choix entre cette démarche et l’orientation opposée, qui est de jouer la crise, par une censure du gouvernement sur le budget, laquelle obligera à une dissolution.
Soit celle-ci produit une majorité relative au profit du RN, soit débouche sur une nouvelle Assemblée tout autant divisée et ingouvernable, ce qui ouvrirait à une possible démission de Macron.
Outre LFI et le RN, cette perspective est soutenue par diverses voix à droite qui préconisent une démission qui serait annoncée par Macron après les municipales, donc dans des délais permettant une réelle préparation d’une présidentielle anticipée.
Quant au Medef, il a empêché un accord avec la CFDT lors du « conclave » sur les retraites organisé par Bayrou sur les retraites, ce qui était préparer l’échec de ce dernier. Il organise aujourd’hui la mobilisation pour empêcher toute mesure de justice fiscale. Mais, rien ne dit qu’il ne soit pas favorable lui aussi à une telle perspective.
La dynamique d’une dissolution est à hauts risques. Que le PS cherche la possibilité d’éviter une telle dissolution, et pour ce faire négocie une possible non censure ne vaut pas procès en « trahison ». Ce qui ne veut pas dire lui donner un satisfecit quant au passé, ni un certificat de bonne conduite pour le futur.
Par ailleurs, souligner les risques encourus en cas d’élections anticipées (législatives et présidentielle) ne signifie pas qu’on récuse le recours à celles-ci et qu’on refuse le retour devant les électeurs. Seulement qu’on ne confond pas une solution qui peut s’imposer et le choix politique d’imposer celle-ci, parce qu’on la juge positive et donc souhaitable dans le contexte actuel.
L’intranquille fin du macronisme
Sous-jacentes à cette phase provisoire aux débouchés non prévisibles, des réorganisations politiques en profondeur sont à l’œuvre.
° On voit que les conditions d’une recomposition entre une partie de la droite et l’extrême droite pour constituer une force politique majoritaire sont en voie de se réunir.
° Les évolutions des deux partis, PS et LR, piliers du fonctionnement de la Vᵉ République, lesquels sont aujourd’hui très affaiblis et dans l’incapacité d’assurer la stabilité d’une opposition gauche-droite réaffirmée, doivent être interrogées. Quelle capacité de LR de résister ou non à l’attraction de l’extrême droite ? Quel choix du PS entre se maintenir dans une alliance renouvelée de toute la gauche, ou de céder à l’inclination au nom du refus de LFI d’une option de type centriste ?
° Le mouvement social, en particulier sa composante syndicale, confirmera-t-il et renforcera-t-il sa force d’intervention politique globale, non pas pour prendre place dans le champ institutionnel, mais pour définir des exigences de changement, faire bouger les lignes politiques et peser sur le devenir de la gauche partidaire ?
Autant d’inconnues qui seront déterminantes dans les reconfigurations à venir.
Notes
- 1Formule de Paul Cassia, professeur de droit public




