Apparue dans la dernière décennie du XXᵉ siècle, la référence écosocialiste est devenue la « marque de fabrique » de la IVᵉ Internationale. D’autres s’en sont réclamé, sans parler d’écosocialisme, de l’articulation du social et de l’écologie. Bruno Delle Sudda et Christophe Lemasson interrogent le bien fondé de ce concept.
Écosocialisme : quel est le problème ?
Par Bruno Della Sudda et Christophe Lemasson. Le 18 octobre 2025.
Apparue dans la dernière décennie du XXᵉ siècle, la référence écosocialiste est devenue, depuis, la « marque de fabrique » de la IVᵉ Internationale.
D’autres (dont, en France, l’Alternative Rouge Et Verte, dès sa fondation en 1989) se sont réclamé, sans parler d’écosocialisme, de l’articulation du social et de l’écologie. Le Parti de Gauche, en son temps, s’est réclamé, lui aussi, de l’écosocialisme. Et tout récemment, au détour d’une contribution fort intéressante (« Guerre impérialiste, militarisme environnemental et stratégie écosocialiste à l’heure du capitalisme des catastrophes ») d’Alexis Cukier – membre d’Égalités et du processus « On construit l’alternative » – cette référence écosocialiste est également présente.
On peut donc noter que cette référence est un peu élastique. Elle regroupe des visions et des pratiques politiques différentes, réformistes ou radicales. Cette élasticité est illustrée, côté réformiste, par son affichage depuis plusieurs années par le PS, ou dernièrement dans les écrits de Thomas Picketty, favorable à un « socialisme écologique ». Côté radical, cette élasticité est illustrée par la toute récente sortie de la revue, Révolution(s) écosocialiste(s), publiée par le courant de la Gauche Écosocialiste partie prenante de LFI.
Une avancée… Il y a trente ans

Il y a maintenant une trentaine d’années, cette référence écosocialiste ou, mieux encore rouge-verte, était une avancée. C’était un pas en avant majeur pour prendre ses distances avec le vieux paradigme rouge du mouvement ouvrier faisant du social et de la révolution ouvrière le but prioritaire du changement de société.
En ce temps-là, le féminisme et l’écologie étaient relégués au second plan, Ce que portaient ces deux mouvements d’émancipation, pourtant déjà présents dans la société même, dans une moindre mesure qu’aujourd’hui, serait traité après la révolution ouvrière.
Au passage, une remarque : la référence rouge-verte avait l’avantage de ne pas utiliser le terme socialiste, déjà largement discrédité par l’échec du « socialisme réel » à l’Est et de la social-démocratie à l’Ouest à changer la société.
Mais l’essentiel est ailleurs et nous l’avons appris à la fois de l’expérience du mouvement altermondialiste et de notre propre expérience par l’intégration de plus en plus importante du féminisme et de l’écologie à notre conception du projet alternatif qui ne peut se limiter à l’anticapitalisme.
L’un des apports majeurs de l’altermondialisme a été ce refus des hiérarchies entre les terrains de lutte et d’émancipation. Ça a aussi été la recherche dans la démocratie des organisations du consensus dans les prises de position et la distance prise avec l’utilisation systématique des notions de majorité et de minorité qui écrasent ou marginalisent les options minoritaires. Ça a été enfin la méfiance vis-à-vis de toute hiérarchie et de tout pouvoir personnel, l’ouverture aux mouvements paysans, aux peuples indigènes et à toutes les couleurs de l’émancipation.
Toutes ces caractéristiques et ces aspirations anti-autoritaires voire autogestionnaires, nous les avons retrouvées dans le mouvement des places puis, tout au long de la décennie 2010, dans différentes régions du monde où ont eu lieu des soulèvements populaires et des amorces de processus révolutionnaires.
Le refus combiné des inégalités, des politiques néo-libérales et de la corruption, les exigences de démocratie réelle, l’auto-organisation et l’horizontalité, le refus des chefs et de la hiérarchie, la méfiance vis-à-vis de la politique institutionnelle et la volonté de prendre ses affaires en main : voilà leurs caractéristiques communes. Dans des contextes pourtant bien différents, on les retrouve encore dans les révoltes récentes portées par la jeunesse dans des pays asiatiques ou en ce moment au Maroc et dans plusieurs pays africains.
Ainsi, le cycle de luttes, soulèvements populaires et amorces de processus révolutionnaires des années 2010 s’était éteint avec le COVID. On peut émettre l’hypothèse qu’un nouveau cycle de révoltes s’ouvre, dans la continuité de celui des années 2010, avec les mêmes caractéristiques fondamentales et une place nouvelle occupée par la jeunesse, ce qui est prometteur.
Revenir à la référence écosocialiste.

Certes, nous n’ignorons pas que les partisan·es les plus radicaux·ales de l’écosocialisme soulignent la nécessité d’une planification socialisée et démocratique orientée par deux critères : la satisfaction des véritables besoins et le respect des équilibres écologiques de la planète. Ils et elles insistent aussi sur le fait que c’est la population elle-même qui décidera, démocratiquement, ce que sont les véritables besoins.
Nous n’ignorons pas davantage qu’elles et ils soulignent que cet écosocialisme est à la fois un projet d’avenir et une stratégie ici et maintenant pour le combat centré sur les initiatives les plus destructrices des pouvoirs au service du capital, avec une recherche des convergences concrètes, des articulations entre luttes sociales et écologiques.
Enfin, nous prenons acte du fait qu’elles et ils reconnaissent que le sujet de ces luttes est certes constitué des classes ouvrières urbaines, mais aussi, tout autant des femmes dont la participation massive aux mobilisations résulte du fait qu’elles sont les premières victimes des dégâts écologiques du système, des paysan·nes, des jeunes, des peuples indigènes souvent confrontés aux grands travaux écocides conduits par le capital.
Mais, au total, nous persistons à penser que le terme « écosocialisme » ne peut, seul, porter, tout cela. Et peut-on désigner un horizon post-capitaliste indépendamment des expressions concrètes mises en avant par les mouvements sociaux et citoyens eux-mêmes, les intellectuels collectifs qui dans leurs luttes pour l’émancipation apportent leurs propres expressions pour désigner l’alternative à laquelle ils aspirent ?
Aujourd’hui, nulle part une référence partagée
C’est que, sur fond de méfiance vis-à-vis des forces politiques institutionnelles, nulle part dans ces mobilisations n’ont émergé de nouvelles forces politiques se réclamant de l’écosocialisme. Les petits groupes qui s’en réclament ne se sont pas renforcés. Et ce n’est pas un hasard : ce n’est pas une référence partagée, ne serait-ce que par une minorité significative, par celles et ceux qui ont participé à ces mobilisations, ces soulèvements populaires ou ces amorces de processus révolutionnaires.
Pourtant, la conscience écologique mondiale continue de progresser, en particulier dans les jeunes générations, et elle était présente chez celles et ceux qui y ont participé.
Mais quid de la référence socialiste qui prime dans la référence écosocialiste ? Quel sens a-t-elle aujourd’hui, alors qu’elle était déjà largement interrogée dans les dernières décennies du XXᵉ siècle ?
Ce qui domine dans les consciences collectives, ce ne sont pas les apports des courants socialistes critiques et radicaux du mouvement ouvrier, ce sont les dégâts irréversibles du stalinisme et du social-libéralisme qui a pris le pas sur la social-démocratie classique. Là où celle-ci existe encore sous diverses variantes, par exemple en France (PCF, le courant longtemps représenté par l’ex-GDS, voire le courant Faure du PS ou le cas particulier de LFI1On peut considérer LFI comme une force social-démocrate de gauche au profil original, à coloration souverainiste et écologiste à la fois…), elle ne se réclame même plus ou rarement du socialisme, hormis l’ex-GDS…
Oui, la référence socialiste est caduque, même si elle fait partie du patrimoine du mouvement ouvrier et donc de l’histoire des mouvements d’émancipation.
La remarque vaut pour la référence communiste, discréditée par l’expérience du stalinisme. Mais il faut apporter une nuance : il subsiste en dépit de ce discrédit une coloration particulière liée à l’exigence radicale et originelle du commun et du partage des richesses, et cette coloration peut être un point d’appui, encore aujourd’hui, si on associe communisme et autogestion/auto-organisation, si on fait toute leur place au féminisme et à l’écologie.
Un problème majeur

Au-delà du fait qu’elle peut, à une échelle de masse, être perçue comme justifiant une alliance entre sociaux-démocrates et écologistes, la référence écosocialiste pose enfin et surtout un problème majeur.
Elle relègue au second plan – même si ses partisan·nes s’en défendent – le féminisme, l’autogestion, l’antiracisme et le refus des discriminations, l’aspiration des peuples à l’autodétermination, toutes ces couleurs de l’émancipation aussi importantes que le social et l’écologie. Toutes couleurs qu’il s’agit de prendre en compte de manière égale et sans hiérarchie entre elles, non pas dans une sorte d’addition, mais plutôt de manière articulée et imbriquée.
La référence écosocialiste limite les terrains de lutte au social et à l’écologie, et empêche cette prise en compte, cette articulation, cette imbrication, alors qu’elles doivent être impérativement au cœur du projet alternatif et de la stratégie d’une véritable gauche alternative.
Voilà pourquoi il est étonnant que cette référence écosocialiste soit maintenue – par ailleurs sans théorisation réelle depuis trois décennies – y compris dans l’intitulé du récent Manifeste de la IVᵉ Internationale et quels que soient, par ailleurs, les aspects positifs et novateurs de ce Manifeste.
Que faire ?
Il y a bien sûr une difficulté de taille : celle de l’absence d’une référence permettant d’identifier non pas les éléments sur lesquels nous nous appuyons pour contribuer à l’élaboration d’un projet alternatif (c’est-à-dire anticapitaliste/basé sur le partage des richesses et autogestionnaire, féministe et écologique, antiraciste/anti-discriminations et basé sur l’égalité des droits, internationaliste et altermondialiste) mais le projet global lui-même, même s’il n’est qu’en cours d’élaboration.
Cette difficulté majeure ne peut être niée ou sous-estimée. Deux remarques à ce sujet.
La perspective doit être la recherche ou l’invention d’une référence indispensable. Et cette recherche ou cette invention ne sera pas le fait d’une petite force comme la nôtre, mais sera le résultat d’un travail d’élaboration avec d’autres. Elle sera rendue possible par l’expérience elle-même et ce à l’échelle internationale (d’où la nécessité que les forces de la gauche alternative se coordonnent à l’échelle européenne et mondiale).
En attendant, on ne peut se contenter de manière facile et conservatrice de prolonger l’usage d’une référence à la fois caduque et erronée, parce que très restrictive, comme l’écosocialisme, même si c’est sur la base de cette référence qu’a été mis en place un Réseau international des rencontres écosocialistes en Amérique latine et caribéenne.
Et nous devons donc, de manière transitoire, nous rapprocher de références les plus proches possibles de l’objectif recherché, même si elles ne sont ni parfaites ni complètes ou encore trop générales : le terme « alternative » que nous pouvons accoler à la fois au projet et au type de force politique que nous voulons (distincte d’un parti classique) ; « l’arc-en-ciel » des terrains de lutte et d’émancipation.
Quelques remarques supplémentaires sur le manifeste écosocialiste de la IVᵉ internationale et sur la décroissance

Une réelle ouverture… mais des limites.
Dans l’histoire récente de la IVᵉ Internationale, ce Manifeste écosocialiste témoigne d’une réelle ouverture. Et ce dans plusieurs domaines.
La prise en compte des enjeux écologiques – qui ne se réduit pas aux dérèglements climatiques – est réelle et l’articulation avec les enjeux politiques et sociaux est réussie. Le combat écologique ne peut que s’articuler à l’anticapitalisme, et c’est encore plus net dans le contexte actuel de crise multidimensionnelle aggravée. La nécessité de la convergence des luttes sociales et écologiques – et ce qu’englobe cette convergence – est affirmée clairement.
Dans ce Manifeste, les questions du mode de vie et de la sexualité sont également présentes et nouvellement abordées sous l’angle d’une remise en cause de l’ordre établi et de la chape de plomb patriarcale qui n’a pas disparu du modèle familial traditionnel.
Autre nouveauté : l’exigence de socialisation des Big Tech.
De manière générale, concernant les objectifs politiques, la démarche transitoire est réaffirmée dans la continuité de la tradition marxiste-révolutionnaire. Quant à l’auto-émancipation, elle est indiquée comme un objectif à la fois immédiat et transitoire, mais aussi comme élément stratégique : elle « n’est pas seulement notre objectif, c’est aussi une stratégie pour renverser l’ordre établi ».
Toujours sur le plan stratégique, la désobéissance civile est mentionnée dans le Manifeste comme source d’inspiration et comme référence permettant de « nourrir la réflexion stratégique », tandis qu’il est affirmé qu’« en instaurant même temporairement une autre légitimité populaire, solidaire et démocratique, les alternatives concrètes permettent aux dominé·es de prendre conscience de leurs propres forces et d’œuvrer à la construction d’une nouvelle hégémonie ».
Concernant le sujet révolutionnaire, les peuples autochtones sont considérés à juste titre comme « l’une des parties fondamentales du sujet révolutionnaire du XXIᵉ siècle », qualifiés d’ « avant-garde des mouvements révolutionnaires des classes subalternes ».
Quant à la réduction du temps de travail, elle est reliée fort justement à la qualité de vie (« Travailler moins, vivre et travailler mieux, vivre une bonne vie ») et à l’autogestion.
Par ailleurs, le vivant n’est pas oublié : « Favoriser une révolution culturelle fondée sur le respect attentif du vivant et « l’amour de la Pachamama » ». Mais on peut s’étonner que le texte se limite au respect du vivant et s’arrête à mi-chemin, alors qu’il faut aller plus loin : exiger sa protection.
Il y a enfin une question d’ordre stratégique, à propos de « la planification autogestionnaire écosocialiste » et de la délibération démocratique qui renvoient à la question ancienne de l’articulation entre le plan et l’autogestion. Ici, il aurait été pertinent de raccorder cette question à la question de la croissance et de la décroissance de la production. Cette délibération démocratique est précisément décisive ici pour déterminer les besoins à couvrir et, si besoin, prendre la décision collective de les auto-limiter pour faire baisser drastiquement certaines productions dans les pays du Nord.
Pour nous, cette délibération démocratique doit articuler l’autogestion dans les lieux de production, mais aussi les lieux de vie et les territoires (peu signalés dans ce Manifeste).
De manière plus générale, pour les partisan·es de l’autogestion, celle-ci ne saurait être réduite au « contrôle démocratique du plan à tous les niveaux –local, régional, national, continental et planétaire – ». L’autogestion n’est pas un supplément d’âme du plan mais bien une démarche fondamentale à partir de laquelle s’élabore le plan.
Une décroissance toujours problématique
Sans réelle surprise – car présente dans la IVᵉ Internationale depuis quelques années – la décroissance est au rendez-vous du texte du Manifeste.
Mais au fil de celui-ci, lui sont parfois accolés plusieurs adjectifs (juste, écosocialiste – dont on peut s’interroger sur le sens exact –) révélateurs d’un trouble bien réel. En effet, dans un monde profondément inégalitaire, des besoins essentiels ne sont toujours pas satisfaits dans une partie du monde et particulièrement, si l’on se réfère à la typologie géographique classique des pays du Sud, dans les pays dits intermédiaires et plus encore dans les pays dits les moins avancés (PMA).
Le Manifeste l’admet : « Spécialement dans les pays les plus pauvres, la nécessité de répondre aux besoins de la population nécessitera l’augmentation de la production matérielle et de la consommation d’énergie pendant une certaine période ».
Mais l’intitulé suivant, contradictoire avec les adjectifs cités plus haut, est utilisé comme titre d’un paragraphe : « La décroissance matérielle globale dans le contexte d’un développement inégal et combiné ». Une telle formule est acrobatique et pour le moins confuse, car le terme « globale » est précisément celui qui pose un problème majeur, même s’il est rappelé avec justesse la notion de développement inégal et combiné : une décroissance globale concernerait-elle de la même manière les sociétés du Nord et celles du Sud ?
Si la notion de décroissance peut et doit s’entendre dans les sociétés du Nord, elle serait inacceptable de manière générale dans de nombreuses sociétés du Sud.
C’est bien pourquoi, dès les années 2000, ATTAC-France et les Alternatifs, notamment, faisaient le choix de se réclamer non pas de la décroissance comme référence globale, mais d’un « alter-développement ». Une notion nettement plus juste, plus pertinente et plus féconde permettant une différenciation entre sociétés du Nord et bon nombre de sociétés du Sud et qu’on peut raccorder aussi à l’auto-détermination des peuples plutôt qu’à une conception générale venue des sociétés du Nord.
Du reste, dans un autre passage du texte du Manifeste, une autre logique pointe, avec une référence, concernant une partie des sociétés du Sud, d’un « cadre de développement alternatif et d’autres échanges internationaux », accompagnée d’objectifs que l’on peut aisément partager… même s’il est précisé, de nouveau de manière confuse, qu’il s’agit de la « contribution de ces pays à la décroissance écosocialiste globale et au respect des équilibres écologiques ».
On ne peut que regretter cette confusion persistante et le fait que cette autre logique de développement alternatif ne prenne pas le pas sur la notion de décroissance globale – même affublée du qualificatif écosocialiste… – alors que les objectifs précisés ensuite dans le texte relèvent en effet d’un alter-développement, bien loin d’une décroissance globale !
En dépit du désaccord important sur le bien-fondé de la référence à l’écosocialisme et sur la décroissance, et malgré les limites indiquées, cette ouverture nouvelle rend, pour les partisan·es de l’autogestion, possible et nécessaire l’activité commune et le débat avec les camarades de la IVᵉ Internationale.
Notes
- 1On peut considérer LFI comme une force social-démocrate de gauche au profil original, à coloration souverainiste et écologiste à la fois






