Les élections provinciales du 28 juin en Kanaky/Nouvelle-Calédonie revêtent une grande importance. Elles témoignent des rapports de force politiques et déterminent les positions de pouvoir dans les différentes régions et pour l’ensemble du territoire. La poussée de la droite radicale est confirmée, mais contenue. Les indépendantistes confirment leur représentativité.
Kanaky/Nouvelle-Calédonie
Après les élections provinciales, rien n’est réglé
Par Francis Sitel. Le 5 juillet 2026
Les élections provinciales qui se sont tenues le 28 juin en Kanaky/Nouvelle-Calédonie revêtent une grande importance.
Elles témoignent des évolutions des rapports de force politiques. Elles déterminent ce que seront les positions de pouvoir dans les différentes régions et pour l’ensemble du territoire.
Alors que les précédentes ont eu lieu en 2019, elles étaient d’autant plus attendues qu’elles ont été reportées trois fois.
Cela tient, pour une part, à l’entêtement du gouvernement à imposer avant la consultation une ouverture du corps électoral. Celle-ci ne peut être comprise par les indépendantistes que comme une rupture avec les accords de décolonisation. Jusqu’à la dernière minute, il a tenté d’ajouter à l’inscription des natifs – qui était acceptée – celle des conjoints. Cela contre tout respect du droit constitutionnel (*), et qui ne fut enrayée que par un vote majoritaire de l’Assemblée nationale.
Le gouvernement a tout fait pour modifier unilatéralement un corps électoral dont on voit les étroites limites, et aux équilibres d’une grande complexité et fragilité. Cette pression ne peut être comprise que comme relevant de la volonté d’un État. Ce dernier, loin de rester dans le respect de son rôle d’arbitre, interfère systématiquement en faveur des anti-indépendantistes.
Une consultation marquée de plusieurs inconnues
D’abord, les conséquences de l’ouverture du corps électoral, même limitée aux natifs.
Plus importante, l’ampleur de l’abstention. Cette dernière s’est accrue lors des dernières consultations. Elle touche, de manière différenciée, l’électorat européen et la population Kanak. C’est, en particulier, le cas de la jeunesse qui a subi le traumatisme de la répression suite à l’explosion de mai 2024. Celle-ci se trouve victime de conditions de vie particulièrement sévères. 69 871 électeurs se sont abstenus, soit une participation de 63,71 % (66,49 % en 2019).
Enfin, les divisions du camp indépendantiste n’ont pas pu être surmontées dans le cadre de ces élections. Non seulement division entre le FLNKS et le Palika, au sujet de l’accord de Bougival. Mais, également divisions dans les régions Nord et les Îles entre le FLNKS et d’autres composantes indépendantistes.
La conjonction de ces différentes données pouvait faire craindre de mauvais résultats pour les indépendantistes.
Une stabilité relative des rapports de force
192 000 électeurs se sont rendus aux urnes. Les non-indépendantistes ont recueilli 45 600 voix, les indépendantistes 42 700.
Les forces intermédiaires, qui récusent le choix binaire indépendance/non-indépendance, ont été laminées. Elles-mêmes divisées, elles n’ont pas franchi la barre des 5 % des inscrits donnant accès à la représentation. Cela à l’exception de l’Éveil océanien, représentatif de la communauté wallisienne qui recueille 8 500 voix, ce qui place ses élus en position d’arbitre au sein du congrès.
° Résultats pour les assemblées régionales :
Région Sud : 22 élus anti-indépendantistes, 6 FLNKS, 4 Éveil océanien.
Région Nord : 7 élus UC-FLNKS, 6 Uni (Palika), 2 non indépendantistes.
Îles : 3 UC-FLNKS, 3 Nation autonome, 1 Palika.
° Résultats pour le Congrès du territoire :
24 élus dits « loyalistes » (19 élus précédemment). 26 Indépendantistes : UC-FNLKS, 16 élus (13 élus précédemment), Palika, 7 élus (12 précédemment), Nation autochtone, 3 élus. Éveil océanien : 4 élus.
La poussée de la droite radicale (de Sonia Backès et Nicolas Metzdorf) est confirmée, mais contenue, ce qui l’empêche d’atteindre la majorité absolue.
Les indépendantistes, malgré les faiblesses indiquées, confirment leur représentativité. Cela fait que, sur le plan arithmétique, ils pourraient revendiquer la présidence du congrès (à condition de surmonter les fortes divisions existantes et d’obtenir le soutien de l’Éveil océanien).
Et une polarisation renforcée
Le tableau indique une polarisation aggravée, avec l’effacement des forces intermédiaires.
La droite hausse le ton, considérant que les mécanismes électoraux favorisent les régions Nord et des Îles au détriment de la région Sud. Ses leaders ne rechignent pas à agiter le chantage à une séparation de la région Sud, la plus riche. Ils ne ménagent pas les propos provocateurs pour évoquer, telle Sonia Backès, l’idée que la coexistence entre Kanaks et Européens relève du mariage entre huile et eau…
Quant aux indépendantistes, il leur faut faire face à la colère d’une jeunesse qui subit stigmatisations et répression, et voit s’assombrir son avenir.
Pour ce qui est du gouvernement, qui se voit confronté à cette situation difficile, on peut craindre qu’il persévère dans sa recherche erratique de mauvaises solutions. Par exemple vouloir boucler la réforme institutionnelle nécessaire avant la présidentielle de 2027, donc dans la précipitation et l’ignorance des complexités du problème.
Une fois de plus, il témoigne de son refus de répondre à la légitime aspiration du peuple Kanak et des communautés océaniennes à la pleine souveraineté. Cela au nom des prétendus « intérêts français » en Nouvelle-Calédonie et dans l’Indo-Pacifique.
De plus, il se montre systématiquement réceptif aux exigences de la droite radicale calédonienne qui veut maintenir le territoire dans la France, contre le droit du peuple Kanak à l’autodétermination et le respect du droit international.
Pour conclure provisoirement
Aux forces de gauche de savoir rappeler au gouvernement et à la droite que l’accord de Nouméa, inscrit dans la Constitution française, stipule que « l’État reconnaît la vocation de la Nouvelle-Calédonie à bénéficier, à la fin de cette période, d’une complète émancipation ».
Rappel qui vaut invitation à réaffirmer une pleine solidarité avec le peuple Kanak.
(*) Voir la tribune de Mathias Chauchat, professeur de droit public émérite à l’université de la Nouvelle-Calédonie : « En Nouvelle-Calédonie, il ne faut pas fonder le droit de vote sur le mariage », in Libération, 15 mai 2026.






