L’écrivain Erri de Luca a été relaxé de toutes les charges qui pesaient sur lui, le 19 octobre, après un procès de plusieurs mois. Il était accusé d’incitation à commettre des actes terroristes après avoir appelé à s’opposer et à saboter le projet de ligne à grande vitesse Lyon Turin, dénoncé par les habitants du Val de Suse comme un projet inutile et imposé, présentant de graves dangers écologiques. Le ministère public avait requis huit mois xe prison.
Nous publions ici la déclaration d’Erri de Luca, le 19 octobre, quelques minutes avant de connaître sa sentence.
« J’aurais été présent dans ce tribunal même si je n’avais pas été l’auteur mis en accusation.
Au delà de mon négligeable cas personnel, je considère cette accusation contestée comme une expérience, la tentative d’imposer le silence à la parole contraire. C’est pourquoi je considère ce tribunal comme un avant poste du présent immédiat de notre pays.
J’exerce l’activité d’écrivain et je me considère comme une partie lésée par chaque volonté de censure. Je suis poursuivi au titre d’un article du code pénal qui remonte à 1930 et à cette période de l’histoire de l’Italie. Je considère cet article comme dépassé par la rédaction de Constitution de la République. Je suis dans cette salle pour savoir si ce texte est en vigueur ou si le chef d’accusation aura le pouvoir de suspendre et d’invalider l’article 21 de la Constitution.
J’ai empêché mes défenseurs de présenter une demande d’inconstitutionnalité du chef d’accusation. Si elle avait acceptée, elle aurait mis un terme à ce procès, les actes auraient été transférés dans les instances d’une Cour Constitutionnelle surchargée de travail, qui se serait prononcée dans de nombreuses années. Si elle avait été acceptée, cette demande aurait court circuité ce tribunal et son précieux temps.. Ce qui est constitutionnel, je crois, c’est ce qui se décide et se défend dans des lieux publics, comme celui-ci, comme un commissariat, une prison, un hôpital, sur les lieux de travail ou aux frontières traversées par les demandeurs d’asile.
Ce qui est constitutionnel se mesure au rez-de-chaussée de la société
Dans mon cas, les circonstances atténuantes sont inapplicables. Si ce que j’ai dit constitue un délit, je l’ai répété et je continuerai à le répéter.
Je suis accusé d’avoir employé le mot saboter. Je le considère comme noble et démocratique.
Noble, car il a été prononcé et pratiqué par des personnes aussi valeureuses que Gandhi et Mandela, avec d’immenses résultats politiques.
Démocratique parce qu’il appartient, dès son origine, au mouvement ouvrier et à ses luttes. Une grève, par exemple, sabote la production.
Je défends l’emploi du mot saboter dans son sens le plus efficace et le plus large. Je suis disposé à subir une condamnation pénale pour son utilisation, mais pas à me faire censurer ou à réduire la langue italienne. «  C’est à cela que servaient les cisailles » : à quoi ? A saboter des travaux aussi gigantesques que nocifs avec des cisailles ? On n’a pas pu retrouver d’autres articles de quincaillerie insidieusement cachés dans mes conversations téléphoniques. Alors, on m’accuse de soutien verbal à une action symbolique ?
Je ne veux pas empiéter sur le domaine de compétences de mes défenseurs.
Je termine en réaffirmant ma conviction : il faut faire obstacle à la soi-disant ligne à haute vitesse du Val de Suse, l’empêcher, l’entraver, la saboter, donc, pour la légitime défense de la santé, du sol, de l’air, de l’eau d’une communauté menacée.
Ma parole contraire demeure et j’attends de savoir si elle constitue un délit ».
Quelques heures plus tard, le juge de Turin acquittait Erri de Luca car « le fait incriminé ne demeurait plus »….
Publié en Italien dans Il Manifesto, le 20 octobre 2015. Traduction Mathieu Dargel.

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