Les mesures anti-sociales du Premier ministre, soutenu par Macron, s’accompagnent d’un récit politique dont les imaginaires d’extrême droite peuvent se régaler. Pourtant, nous savons qu’il faut reprendre le pouvoir sur la richesse et le travail. Nous devons réenchanter la vie, offrir la perspective d’une société d’égalité, de liberté, de solidarité.

Bayrou-Macron : « l’extrême-centre » attise les feux de la droite extrême

Par Jean-Claude Mamet. Le 19 juillet 2025.

Sans Bayrou, Macron n’aurait peut-être pas été élu en 2017.

Tous les deux ont un point commun : ils brillent de différentes couleurs selon les « lumières » du paysage politique. La lumière aujourd’hui vient de la droite extrême. Le bombardement de drones anti-sociaux du Premier ministre, soutenu par Macron, s’accompagne d’un récit politique dont les imaginaires d’extrême droite peuvent se régaler (le RN mais pas seulement).

Cela va plus loin que le néolibéralisme violent : il y a un discours sur ce « qui vaut » quelque chose dans la société. Dont la prétendue « valeur travail » comme morale, alors qu’effectivement le travail réel est au cœur des interrogations collectives. C’est bien connu : on nous vole nos imaginaires. Il faut leur redonner de la couleur.

Si l’on relie entre elles les mesures Bayrou-Macron, on voit qu’elles esquissent un certain sens général :

Contre l'extrême droite 800x600

  • Les personnes en bas de l’échelle sociale touchent des revenus alors qu’elles ne travaillent presque pas. Il y a de l’abus.
  • Aucune famille ne pourrait vivre longtemps avec des dettes empilées. L’État est notre famille nationale.
  • La richesse vient de la « production » : « En avant la production ! » a dit Bayrou. Donc mettre tout le monde au travail, y compris les jours fériés.
  • Les immigrés consomment plus qu’ils ne travaillent.
  • Soyons justes : certains hauts revenus doivent contribuer aussi.
  • L’Europe, « on » est pour, mais on est d’abord pour la France, donc on baisse notre contribution au budget européen (1,9 milliard). Clin d’œil.
  • L’Europe, « on » est pour, mais surtout maintenant pour l’Europe des grands Etats puissants et armés (+ 6,7 milliards en dépenses entre 2025 et 2026). La force va à la force : le trio France, Allemagne, Grande-Bretagne. Trump donne le ton.

Avec la loi Duplomb et les mesures sur l’agriculture, avait été envoyé le signal que l’écologie « punitive » doit cesser.

« Il y a une histoire à raconter » (Amélie de Montchanin ministre du budget)

Bien entendu, chacune des mesures scélérates annoncées le 15 juillet doit être analysée, mise en perspective avec l’objectif affiché de « réduire la dette », cet épouvantail au-dessus de nos têtes. Si on ne fait rien, l’armée invisible des « marchés financiers » va attaquer. On ne pourra plus emprunter. La faillite menace. La France, grand pays, perd son rang, son honneur. C’est ce sentiment de désolation qui facilite la prégnance, non pas de la raison, mais du ressentiment et des rêves réactionnaires profonds : retrouver les racines du sentiment national, seule branche à qui s’accrocher. Mais le vécu de l’injustice, bien réel, ne sera pas comblé.

Unité syndicale © Syndicollectif

Les syndicats vont se réunir. Ils vont sans doute refuser de faire encore payer les chômeurs et chômeuses alors que depuis quelques années, de « lettres de cadrage » en décrets iniques, il n’y a plus que 42% des sans-emplois indemnisés (6,3 millions d’inscrits à Pôle Emploi). La durée d’indemnisation a été réduite de 25%, les allocations en moyenne de 18%. Et la trouvaille cynique de la « modulation contracyclique » des allocations (payer moins quand le chômage baisse) n’est même plus bredouillée.

L’OFCE (Office français des conjonctures économiques) calcule un chômage en hausse en 2026. Les économistes s’attendent en effet à un effet récessif du catalogue Bayrou-Macron.

Les syndicats vont probablement agir. Mais comment ? Les derniers mois ont été particulièrement ternes pour l’action interprofessionnelle, au vu d’un contexte politique totalement bouché. Des luttes d’entreprises ont eu lieu, des victoires partielles aussi (comme la Chapelle Darblay).

Mais le dossier calamiteux des retraites a déchiré en partie l’union syndicale dynamique de 2023. Cette séquence, ce sont surtout les responsables « politiques » du NFP qui en portent la responsabilité principale, en ayant misé sur des deals avec Matignon sans chercher à appeler à réagir les citoyens-nes ardemment mobilisé-es en juin et juillet 2024.

Logo des collectifs NFP 800x600

Une centaine de collectifs citoyens du NFP, mais aussi le réseau des Victoires populaires, demeurent vigilants. Mais le moins qu’on puisse dire est que les « grands » partis politiques de gauche ne les ont pas aidés nationalement. Pas un appel, pas un encouragement, rien !

Les syndicats en sont donc, pour certains, tentés d’examiner si le « musée des horreurs » (expression de Marylise Léon de la CFDT) de Bayrou comporte assez d’équilibre entre les attaques antisociales et la compensation par les plus riches. Ce qui n’est pas le cas du tout. Mais les porte-parole politiques de gauche tiennent à peu près le même discours, comme François Hollande dans le Monde du 18 juillet : négocier un rééquilibrage. D’autres brandissent la censure, arme nécessaire, mais qui devra être bien articulée avec une mobilisation populaire, si on veut qu’elle soit porteuse d’ambition politique transformatrice (surtout en cas de dissolution en vue).

Personne, en fait, ne sait réellement comment la société est capable de réagir dans le marécage politique crépusculaire qui s’est répandu depuis la dissolution sans alternative politique réelle.

On connait l’adage gramscien archi répété : « … dans ce clair-obscur surgissent les monstres ».

En plus de Gramsci, un auteur (philosophe) mérite d’être cité pour mieux comprendre l’enchaînement idéologique entre le bloc politique néolibéral faussement coloré de « progressisme » (Macron 2017) et la dérive néo-fascisante : il s’agit de Michel Feher.  Son livre : « Producteurs et parasites, l’imaginaire si désirable du Rassemblement national » (La Découverte).

Le chômage, le MEDEF en vit © Photothèque Rouge

Le chômage, le MEDEF en vit © Photothèque Rouge

On y lit ceci en introduction : « Fondée sur la « valeur-travail… la division de la société en contributeurs méritants et en prédateurs oisifs s’accompagne d’un imaginaire où le progrès social prend la forme de l’épuration ». C’est pourquoi, explique-t-il, la force du RN est d’appeler de ses vœux à « restaurer une communauté saine et productive grâce à l’expulsion des éléments parasitaires infiltrés dans son sein ». C’est pourquoi le déluge des mesures Bayrou contre le monde du travail ouvre les vannes à une amplification réactionnaire de ce type : « En avant la production ! ». Bardella disait le Premier mai 2025 : « Vive le travail, vive le peuple, vivent nos entrepreneurs ! »

À nous de reprendre la bataille du travail, dont la gauche s’est longtemps dessaisie, pour en faire le moteur d’un imaginaire émancipateur, et pas un couteau tranchant l’unité populaire.

Une autre histoire : reprendre le pouvoir sur la richesse et le travail

Ne sont énumérés ici que des esquisses générales pour une riposte à construire, et pour opposer une autre histoire à celle qu’on nous raconte.

Nourrir pas détruire. Mobilisation contre la loi Dupomb;

Nourrir pas détruire. Mobilisation contre la loi Dupomb;

Le plan de Bayrou est tombé très peu de temps après qu’un rapport sénatorial révélait que les entreprises françaises recevaient pas moins de 211 milliards d’euros en aides publiques. Sans aucun contrôle. Qui sont les parasites ?

Pas loin de 80 milliards sur ce total provient des exonérations de cotisations pour la Sécurité sociale. C’est donc pour l’essentiel du salaire non versé qui a été détourné comme dépense publique. Et on cherche 40 milliards ?

De plus, des économistes et des syndicalistes de la fiscalité ont calculé que depuis 2017, et la politique de réduction d’impôts à tous crins de Macron, 60 milliards d’euros sont perdus chaque année en baisse de recettes.

Anne-Laure Delatte, économiste, chercheuse au CNRS, invitée à France Culture, explique :  On a adopté, à partir de 2017, une stratégie de baisse des impôts…. Suppression de l’ISF, transformation en IFI, réduction de l’impôt sur les sociétés, de la taxe d’habitation… Résultat : 60 milliards d’euros de recettes en moins… C’est le constat que font aujourd’hui l’OFCE et la Cour des comptes : la moitié du déficit depuis 2017 vient de ces baisses d’impôts. Sans compter d’autres stratagèmes de détournements, d’optimisation fiscale, de fraudes diverses (sans doute plus de 100 milliards). Les 40 milliards, on les a !

En réalité, nous avons tellement subi de mensonges sur la richesse réelle de la société, que nous avons l’impression que nous nous sommes appauvris et qu’il faut désigner des coupables de détournement de fonds.

Le subterfuge serait qu’ils et elles sont autour de nous, proches de nous, et que « notre » travail est parasité (comme le décrit Michel Feher), aussi bien par les « cas sociaux » (l’étranger proche) que certes aussi par les magnats mondiaux de la finance.

Cette description n’est d’ailleurs pas étrangère au retour idéologique de plus en plus insistant sur les « classes moyennes » comprimées entre les ultra-riches et une masse de gens qui « profitent » de la société.

Il est plaisant (ou navrant ?) de lire souvent depuis des mois, de la part des gouvernements, que c’est le travail général de la société qui produit la richesse, ou plutôt la somme des valeurs économiques. Cela est dit comme une découverte !

Le capitalisme est pourtant une construction sociale historique qui a généralisé (au départ par la violence, notamment coloniale) à l’échelle mondiale la possibilité d’extraire des « valeurs » du travail humain. Il ne s’agit pas ici de « valeur travail » d’une injonction morale : produire, produire (les « seniors » : au travail !). Mais de capacité d’investir des outils et de faire du profit sur la machine humaine, qu’elle soit assistante d’une machine mécanique ou d’un réseau numérique robotisé, qui ne pourrait pas fonctionner longtemps sans présence humaine.

Autrement dit : le capital ne produit rien en valeur. Il accumule la valeur qu’il s’est approprié depuis des siècles, non sans crises dramatiques. Il est pitoyable d’entendre que la protection sociale ne repose plus que sur les salarié·es et qu’il faudrait trouver d’autres sources de financement. Comme si ces autres sources de financement étaient une sorte de ruisseau jaillissant d’on ne sait où, alors que si des « valeurs » sont thésaurisées quelque part, c’est que, de toute façon, elles ont été produites par des humains au travail.

Prendre le contrôle sur le travail, c’est nécessaire et urgent. Même si cela prend du temps. La gauche, le syndicalisme, doivent s’y mettre. Qui en parle ?

République sociale, écologiste et démocratique

Il y a deux ou trois horizons à dégager et des chemins d’actions à ouvrir pour être une société humaine qui vise et développe l’égalité, la liberté, la solidarité (une république sociale et démocratique).

Manifestation 1er-Mai 2025

Manifestation 1er-Mai 2025

D’abord prendre le pouvoir sur la valeur économique.

C’est la lutte pour un salaire social et pour que « la valeur » devienne la propriété d’usage de toutes et tous. « D’usage », parce qu’elle sert au bien et à l’usage communs, et non à une propriété despotique comme celle qui, juridiquement, permet de tout faire, et de détruire aussi (ce que font allègrement les « propriétaires » juridiques, les capitalistes qui ferment des usines jugées non suffisamment rentables, mais aussi trop de logements non entretenus).

De ce point de vue, l’histoire populaire et celle des luttes a déjà installé des balises, des repères, des « déjà-là » dans la Sécurité sociale, les services publics, et que l’on pourrait étendre (alimentation socialisée, logement…).

D’autre part, nous devons prendre le temps de parler du travail concret, vivant, heure par heure, jour par jour, qui touche au « réel » des matières (et leurs dangers : maladies et morts), à la subordination (domination, humiliations) ou les collectifs humains proches qui réconfortent et partagent la vie.

Cette manière d’être au travail avec d’autres doit être interrogée, délibérée dans sa complexité physique et psychologique (ses souffrances et mystères aussi). Elle pourrait être autogérée, réduite en heures strictement « travaillées », donc libérées grâce au temps de délibération, de ralentissement et au temps dévolu à la prévision collective, mais aussi au loisir et au plaisir.

Un troisième chemin est à peine défriché. Il s’enracine loin en arrière dans nos cultures, et nous avons du mal à trouver le début d’une dérive historique qui nous mène à la catastrophe. Pas sûr que la notion d’anthropocène répond à la question.

Ce défi, c’est la pleine conscience de la communauté des vivants « de toute nature » : animaux, plantes, peuples. Il nous faut ouvrir un autre rapport au monde, sans « possession », qui commence par prendre conscience de son territoire de vie et de travail. Avec les voisins, les quartiers, les villages.

Sans cette conquête, le CO2 nous filera toujours entre les doigts (même s’il faut tout faire pour le limiter), et beaucoup d’espèces vivantes vont disparaitre. Nous, en partie, avec.

Face à la barbarie, il faut réenchanter le désir de vie.

Le temps des cerises 1er_mai_2021_à_Paris © Jeanne Menjoulet

Le temps des cerises 1er_mai_2021_à_Paris © Jeanne Menjoulet

image_pdfimage_print