Voilà un nouveau texte de Lucile, lu samedi 2 mars, à Gap, lors de la 19ᵉ manifestation pour un Cessez-le-feu total et définitif. Nous poursuivons la publication de ces textes qui témoignent de ce que vit, au quotidien, la population de Gaza.

Le prix de la farine

Par Lucile Ali, le 2 mars 2024

Tu as survécu à cinq mois de bombardements, une partie de ta famille a été tuée et ta maison détruite.

Depuis cinq mois, tu es affamé volontairement et de force. La dernière chose que tu as trouvée pour nourrir tes enfants, c’était du foin pour les animaux que vous avez écrasé.

Quand tu as su que des camions allaient entrer, tu es parti. Ton aîné a voulu t’accompagner. Tu as juste dit non. Il n’a pas insisté.

Tu as marché, longtemps, vers la mer. Puis tu as longé la côte, en pensant à demain. Tu t’es juré de leur ramener à manger, de franchir ton palier, demain, avec fierté.

Comme toi, des milliers sont sortis des rues défigurées, marchant vers un seul but, un seul espoir, une seule nécessité : aller chercher de la farine pour leurs enfants affamé·es. Bien sûr que tu as peur ! Bien sûr, que tu sais le danger, que la mort plane sur vous. Les drones sont partout, les tanks ne sont pas loin.

Tu es arrivé tôt pour être dans les premiers. Et tu as attendu, ici, à Shaar Al Rasheed, que tu ne reconnais pas. Autrefois, la plus belle avenue de Gaza…

Tu es resté assis longtemps dans la nuit face à la mer. Il y avait des familles. Vous étiez des milliers, attendant dans la nuit du 28 au 29 février. Tu t’étais assoupi quand une clameur de joie s’est élevée. Tu as aperçu au loin les phares des camions, un long convoi en file. Il y en avait beaucoup, et ça t’a rassuré.

Tu as suivi le mouvement, tes yeux ne lâchant pas les deux points lumineux et le léger faisceau. Tu as bien entendu, à un moment, des tirs, des cris, oui, tu as bien vu, du feu, et tu as bien senti un mouvement de gens revenir en arrière, crier que c’est un piège.

Un instant, tu hésites, continuer de s’approcher ou rebrousser chemin ? Tu penses à elle, qui te dirait « reviens ! », mais tu sais aussi ce que signifierait de revenir sans rien. Alors, tu continues, tu te frayes un passage, et soudain, il est là, devant toi, énorme et rugissant, le camion d’aide, comme une ombre géante qui surgit de la nuit, tu es à quelques mètres. Et alors que tu tentes encore de t’approcher, un sac énorme tombe juste à tes pieds.

C’est un cri de vainqueur qui te fend la poitrine alors que tu repars, tenant entre tes mains ce sac de vie, d’espoir, tu pars en sens inverse, courant sous les étoiles, demain habibti1Ma chérie, mon amour, ma bien aimée, toi et les enfants, vous mangerez du pain.

Mais une balle ennemie fend ton élan et tu t’écroules. Tu tombes en avant, et ton sang recouvre ton trésor, ton or blanc en poudre.

Ta dernière pensée dans ce monde insensé s’en va vers eux. Tu penses d’abord à elle, et puis à tes enfants et à puis à ton ainé, qui demain, du haut de ses 11 ans, face à tous les dangers, devra trouver du foin.

Tu es pris comme un rat, mais tu meurs comme un lion, ton cri fendant la nuit.

Comme tout Palestinien, tu es pris à la gorge. Mais tu meurs sur ta terre, abandonné et seul, face à la terre entière. Humilié, mais digne et courageux.

Et ton sang en coulant marque sur cette terre, que tu payes le prix, à ton tour, de ta vie…

Ce prix que vous payez un à un, si nombreux, et encore et encore, et depuis des années…

Ce prix pour un pays et pour sa liberté.

Notes
  • 1
    Ma chérie, mon amour, ma bien aimée