Le travail capitaliste a une histoire

Le capitalisme n’a pas toujours eu la même forme d’organisation. Jean-Claude Mamet revient sur cette histoire du travail capitaliste. Il montre comment, après la prolétarisation, le monde du travail s’est fragmenté. Avec le néolibéralisme triomphant, le salariat reste juridiquement très dominant. Mais la conscience d’une classe sociale commune s’est affaiblie.

Le travail « capitaliste » a une histoire

Par Jean-Claude Mamet. Le 29 octobre 2025.

Le travail n’a pas toujours été au centre des civilisations humaines. Seule l’activité individuelle et collective est probablement de nature anthropologique, articulant les êtres vivants et la nature inanimée.

Les temps modernes

Les temps modernes

Le capitalisme, peu à peu à partir du 16ᵉ siècle, puis à vitesse croissante depuis le 19ᵉ siècle, est une gigantesque mise au travail des sociétés, avec des formes juridiques qui peuvent varier très fortement. Environ 60% du travail dans le monde (selon le BIT) est dans l’économie informelle, donc sans statut (2 milliards sur 3,7 milliards de travailleur·euses au total). En Inde, cela peut monter à 80 ou 90%. En Europe et Asie centrale à 25%.

Dans la société capitaliste dominante en Occident, travail et emploi se sont succédé, formant le salariat, renforcé dans ses droits par les luttes de classe, débouchant sur la « puissance du salariat » (cf. : Bernard Friot). Le capitalisme n’a pas toujours eu la même forme d’organisation. Après les métiers au 19ᵉ siècle et la place centrale de l’agriculture dans l’activité humaine, l’économie s’est industrialisée. Apparaissent de grandes entreprises, des machines, de l’énergie, des branches organisées (métallurgie, chimie…), des services publics nationaux, nécessaires à la fois pour l’économie et pour la population.

La prolétarisation définit les personnes dépouillées de tout (sauf de leurs enfants : les « proles » en latin). Elle rassemble donc ceux qui n’ont que leurs mains, leurs corps et leur cerveau pour (sur)vivre en occupant une place de travail et de vie définie par d’autres, plus puissants. L’agriculture s’est aussi industrialisée, technologisée, prolétarisée (ouvriers agricoles et emplois saisonniers très mal payés) sans respecter les rythmes de la terre, des plantes, des êtres vivants.

Déterritorialisation infinie et reterritorialisation fascisante

Depuis la fin du 20ᵉ siècle, tout est à nouveau bouleversé. Le monde du travail, qui avait formé et rassemblé une culture ouvrière collective, est fragmenté, sous-traité, précarisé, déqualifié au bas de l’échelle sociale ou requalifié partiellement autour de technologies « de pointe » (discutables comme certains outils numériques abrutissants).

La solidarité n'a pas de frontières © han Soete

La solidarité n’a pas de frontières © han Soete

La prolétarisation s’est mondialisée en concurrence sauvage entre continents (Asie, Afrique, Est de l’Europe…). Par contre, elle n’a pas abouti à un salariat mondial généralisé ou homogénéisé (cf. : l’économie informelle), comme cela a pu être la tendance forte des pays dits « industrialisés ». Cependant, les énormes usines chinoises s’en rapprochent (voir sur ce plan des films récents sur les usines textiles dans le Yunnang, ou les usines de téléphones portables, regroupant des centaines de milliers d’ouvrier·ères).

Cette expansion est bien sûr globalement dirigée par la finance internationale. C’est la mondialisation « déterritorialisée » illimitée, ou repoussant sans cesse ses limites territoriales ou matérielles (détermination d’une valeur marchande à l’air, au climat, aux corps, etc.). Pas de pitié pour l’emploi si le taux de profit réalisé ne convient pas aux actionnaires indifférents. Pas de pitié pour les conditions de travail si la productivité individuelle ou collective est jugée insatisfaisante. Les travailleurs et travailleuses subissent la loi des chiffres, des cadences, des accidents (700 mortels annuellement en France), des maladies professionnelles, des normes strictes, des horaires décalés. Elles et ils sont contraint·es de répondre aux « clients » (« rois »). Ces dernier·ères dicteraient soi-disant les rythmes productifs par leur choix de consommation effrénée (ex : le boum des vêtements Shiin antiécologiques) attisée par la publicité.

Mais cette guerre concurrentielle déterritorialisée est actuellement suivie d’un repli de « reterritorialisation » de l’espace capitaliste (cf. : Deleuze-Guattari 1972, Frédéric Rambeau : « Révolte, archaïsme et capitalisme » PUF, 2024). Celui-ci s’est doté de barrières nationalistes, de protectionnisme à outrance (avec des séductions à gauche). Il provoque finalement des guerres hybrides entre États privatisés ou despotiques. On peut parler d’une néofascisation par exacerbation des imaginaires ethno-raciaux, religieux, libertariens, violents, virils. Et le travail capitaliste devient nationaliste. Le monde du travail exploité et déboussolé a tendance à rejeter à la fois en haut les « usurpateurs » de la finance mondialisée, et en bas les « usurpateurs » captant « notre travail » : les « cas sociaux » (surtout immigré·es bien sûr).

Le travail mondial… Et le monde du travail

Le capital fait travailler les autres. Mais est-ce un travail forcé ? Oui, car la violence est présente dans la généralisation du travail humain, « employé » à un régime défini par la classe patronale.

Les grandes fortunes capitalistes sont souvent issues des colonisations, des appropriations ou expropriations de civilisations, de violences, d’esclavage (aux Amériques du nord et du sud). Ensuite, les firmes ont inventé plus pacifiquement l’embauche de main d’œuvre, « l’emploi » des savoir-faire, des métiers, des qualifications et des cerveaux humains. Les artisans qualifiés sont devenus des « salarié·es » employé·es, car le patronat avait besoin de diriger la machine à produire des valeurs.

Tout le monde déteste la précarité

Tout le monde déteste la précarité

Mais le monde du travail, devenu le salariat, s’est organisé, et a arraché par son action collective des garanties et des normes sociales : Code du travail, Sécurité sociale, protection de la santé. Les mobilisations populaires ont obtenu des lois sociales obligatoires et des conventions collectives qui sont des sortes de « lois » négociées par les syndicats. Ceux-ci ont été reconnus et légalisés (1884), mais en même temps toujours limités ou réprimés par les patrons dès qu’ils le peuvent. C’est encore le cas récemment avec les ordonnances Macron de 2017 qui ont cherché à borner le syndicalisme uniquement dans les entreprises. Lee régime des entreprises est régi par une hiérarchie sociale, excluant la citoyenneté politique conquise dans la société (1789). Le système « néolibéral » entrave le développement du syndicalisme à l’échelle nationale. Il cherche à éviter qu’il devienne un acteur trop politique. Comme on l’a vu en 2023 avec la lutte sur les retraites (et déjà en 1995, 2003, 2010, 2019, mais aussi en 1936, 1945, 1968).

Ainsi les acquis ou les « conquis » du salariat ont été rognés systématiquement en Europe et partout dans le monde depuis l’offensive de mondialisation capitaliste. C’est une sorte de bulldozer qui nivelle tout sur son passage : liberté du capital, soumission du salariat, suppression des protections.

Le salariat des usines a subi des chocs d’obéissance à des règles drastiques, sous peine de licenciements. Si bien que la notion de salarié est parfois perçue par une partie de la jeunesse (observant quotidiennement la détresse de leurs parents) comme synonyme de domination et d’absence de liberté.

Le patronat a même inventé des entreprises sans mur, sans établissement, sans machine, sans statut ni loi autre que celle du client et du marché « pur ». Ce sont les plates-formes numériques (Uber, Déliveroo), dont les employé·es à distance fourmillent dans les villes à motocyclettes, en dehors des codes sociaux minimaux. Elles donnent à espérer à des jeunes (notamment immigré·es) qu’ils sont autonomes, « libres » de leur emploi du temps, sans chef sur le dos. Alors que leur chef, c’est l’algorithme !

Juridiquement, ils et elles sont beaucoup plus « subordonné·es » que les salarié·es contraint·es d’obéir dans un contrat classique (régi par définition par la « subordination »). Il faut donc faire reconnaitre par la lutte et par la loi (en Europe) la « présomption de salariat », mais sans rejeter ou mépriser l’envie de « non-subordination ».

La domesticité n’a pas disparu
Le capitalisme nous asservit,17-03 Toulouse © Clément Gruin

Manif loi travail Toulouse © Clément Gruin

Elle n’a pas disparu, mais on ne l’a pas vue ! Quelle valeur économique a le travail domestique ou de reproduction sociale ? On peut l’évaluer dans les grandes lignes, mais il n’est pas facile à quantifier.

Les femmes participent au travail salarié. Elles le font de plus en plus massivement parce qu’elles veulent être actrices de leur vie et maitresses de leurs ressources. Il faut par conséquent investir : des crèches, des machines à coudre, des machines à laver, des plats préfabriqués (et de mauvaise qualité).

Mais les femmes participent aussi à des métiers « de femmes » : infirmières, gardes de personnes âgées ou d’enfants, métiers de dextérité dans les usines.

On remarque alors qu’à leur égard, on ne reconnait pas de salaire à la qualification. Ce sont des « soins » (care), donc pas vraiment un travail « comme les hommes » !

La conclusion est difficile à admettre, presque hors de l’entendement commun : une énorme quantité de travail est soustraite au partage de la valeur.

Les allocations familiales, après 1945, ont arraché une sorte de « sursalaire ». Celui-ci est loin de correspondre à la socialisation de valeur nécessaire pour atteindre une égalité de dignité entre femmes et hommes. Il ne s’agit pas de salarier toute la vie de famille ou la vie affective (quelle horreur). Ni toute forme d’activité libre (jardin, cuisine…). Mais d’augmenter très fortement la part de valeur socialisée qui revient à la production de biens (le salaire à la qualification), mais aussi à la reproduction sociale, une liberté de vie et de choix.

L’étatisation de la valeur et de la puissance

Avec le néolibéralisme triomphant, le mot « liberté » est détourné de son sens émancipateur. Pour tous et toutes, la société semble « naturellement » soumise à des disciplines économiques et financières.

Les artisans, les petits paysans, les métiers proliférant de la communication et de la culture, y compris certains « influenceur·euses » sociaux non liés aux marchés ou la vente, et bien sûr la majorité des prolétaires : tout le monde est embrigadé. Que ce soit dans le circuit de la valeur, le court terme des insécurités économiques, des revenus individualisés et instables, des prêts bancaires, des dettes, de la rentabilité artisanale ou du résultat immédiat de son terrain agricole pour survivre.

Le monde du travail englobe des statuts juridiques diversifiés, dominés par un même pouvoir menaçant : la puissance de l’État, l’étatisation des puissants. Le salariat reste juridiquement très dominant. Mais la conscience d’une classe sociale commune est très affaiblie.

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