La mort d’un militant d’extrême droite a fourni l’occasion d’une attaque politique imprévue. La réponse politique n’a pas été à la hauteur. Francis Sitel le démontre. Il rappelle la gravité de l’enjeu : faire barrage à l’extrême droite. Malgré les divisions et le désarroi, il faut pourtant rejeter le défaitisme.

Éléments pour une réflexion sur la situation politique

Par Francis Sitel. Le 27 février 2026.

1- Une puissante vague politique dévastatrice

La mort par lynchage à Lyon d’un militant d’extrême droite a été le point d’appui d’une puissante vague politique dévastatrice. Elle visait plusieurs objectifs :

  • Briser LFI et discréditer Mélenchon.
  • Fracturer et affaiblir l’ensemble de la gauche.
  • Déstabiliser la droite républicaine : alors que le ralliement à l’extrême droite ne concerne qu’un secteur de celle-ci, par rapport à la droite dans son ensemble, l’objectif est de faire sauter le verrou de l’ostracisme à l’égard de l’extrême droite, donc d’éradiquer le legs gaulliste (ce contre quoi a réagi de Villepin).

Sur le plan idéologique plus général, c’est l’antifascisme en tant que tel qui est en cause, menacé d’être déclaré obsolète. Même, est distillée l’idée que le fascisme, après l’antisémitisme et le rejet de la laïcité, a migré vers la gauche. Ce qui vaut validation que l’extrême droite actuelle est étrangère au fascisme. Pire encore, selon les polémistes les plus excessifs, s’il y a fascisme, c’est à gauche qu’il faut le chercher. Voir : « le fascisme des antifascistes » et « la peste rouge », titres de deux éditoriaux successifs du Figaro.

Le RN en profite pour mener une opération d’inversion accusatoire, en appelant au « front républicain », et au « cordon sanitaire » contre LFI.

2- Deux mauvaises réponses

Face à cette offensive, à gauche, on a vu deux mauvaises réponses.

  • La première est celle de LFI : l’esquive et le déni. Elle répond qu’elle n’est pas concernée par le meurtre commis à Lyon, qu’elle est exempte de toute responsabilité… Seule l’extrême droite est impliquée dans les violences commises. Et elle dénonce tous ceux qui, à gauche, émettent des doutes à ce sujet. Ceux-ci doivent être dénoncés comme cultivant de douteuses complicités avec la campagne de dénigrement de LFI.
  • La seconde, qui relève du désarroi, consiste en un certain angélisme. Il s’agit d’ériger en principe la condamnation de toute violence en politique. Dans notre monde règnent l’exploitation et l’oppression, la guerre et le terrorisme, la montée générale des extrêmes droites. Il n’est pas raisonnable de ne pas distinguer violence légitime et violence illégitime. On doit analyser que le recours à la violence, a fortiori à la lutte armée, est toujours gros de possibles dérives et de vertiges incontrôlables. Mais, il ne saurait être écarté au nom d’une non-violence érigée en principe.

Les dominés et les exploités subissent une violence structurelle, les chiens de garde du système – dont les fascistes – assument son maintien par la violence, c’est leur raison d’être et c’est inscrit dans leur nature. Le combat émancipateur ne peut s’abstraire du fait que la confrontation à cette violence ne peut pas être non violente par nature.

Il lui faut assumer la capacité de porter une violence fondamentalement défensive (protection des manifestations, des réunions, des grèves, etc.). Celle-ci doit être en permanence et radicalement distinguée de la violence d’extrême droite. Celle-ci ne renvoie en rien à une forme d’autodéfense, mais bien à une obsession de la violence. Cette violence, au-delà du moyen, est une fin en soi (la brutalisation des rapports sociaux et le culte de la haine).

On ne peut pas tout mélanger au nom de la dénonciation, par ailleurs nécessaire, du virilisme. Certains actes et comportements – la torture, le meurtre sadique, la violence aveugle, etc. – sont inacceptables au regard d’une violence légitime. Ils sont des marques intrinsèques de la violence illégitime.

C’est pourquoi le lynchage du militant lyonnais doit être condamné, tant d’un point de vue moral que d’un point de vue politique.

3- LFI est tombée dans le piège

La question qui appelle analyse est de comprendre pourquoi LFI a pu tomber dans le piège dans lequel elle se débat présentement, et pourquoi elle répond d’une manière aussi contre-productive à la situation dans laquelle elle se trouve.

Au-delà des éléments conjoncturels, il faut en chercher les raisons plus en profondeur.

  • Un jeu mal maîtrisé de la « conflictualité » politique.Mélenchon et la LFI cultivent et systématisent ce qu’ils affichent comme étant la « radicalité » : perspective de la « révolution » (citoyenne), opposition populiste du « eux » et du « nous » (variante de « ami/ennemi »), tactique anti-parlementaire de la dénonciation de tout compromis au profit de la « bordelisation », absolutisation des désaccords politiques et stigmatisation de qui en est porteur : illégitimité de Macron qu’il faut « dégager », dénonciation des « trahisons » du PS qui ne vote pas la censure etc.Ce qui alimente la campagne de dénonciation de LFI comme mouvement violent, qu’on étiquette (de manière imméritée) comme d’extrême gauche, avec lequel tout républicain doit rompre.Le problème est ailleurs : cette radicalité est fondamentalement rhétorique, car au service d’un projet politique purement électoraliste et de surcroît présidentialiste.D’où une dissonance qui fragilise l’ensemble du dispositif politique.
  • Un dispositif politique qui revient à construire un affrontement binaire entre LFI (Mélenchon soi-même) et le RN (Le Pen), ce qui suppose de chercher à laminer toutes les forces intermédiaires, pour parier sur un deuxième tour présidentiel gagnant (après avoir au premier tour écrasé la concurrence à gauche, le pari est au deuxième de rassembler la majorité qui ne veut pas de l’extrême droite au pouvoir).

Une problématique qui inclut plusieurs erreurs majeures :

  • Une incompréhension de la menace du RN, laquelle est, elle, effectivement aux portes du pouvoir.
  • Une politique d’isolement de LFI par rapport à l’impératif que cette menace impose : celui de l’unité.

D’où des distorsions croissantes :

  • Le RN réussit dans la durée son entreprise de « notabilisation », c’est-à-dire sa reconnaissance comme un « parti de gouvernement » (qui gagne en crédibilité proportionnellement à la dégradation de l’image de tous les autres partis, de droite et de gauche) : exercice de « sérieux parlementaire », dissociation d’avec les groupes violents et mise à l’écart des éléments portant les marques visibles du fascisme, une offensive « unitaire » en direction de la droite… Notons que le RN s’offre l’exploit d’être le seul parti exempt de problème pour désigner sa ou son présidentiable. Mais, plus important car décisif pour l’avenir, il a gagné une partie du patronat, des milieux d’affaires et médiatiques à l’idée qu’il pourrait être une relève acceptable à une droite défaillante.

Au total, un RN qui présente une image quasiment inversée de celle de LFI.

Le drame de Lyon conduit à ce que LFI se trouve rattrapée par la violence physique, que, jusque là, elle avait déléguée, en interne au SO du POI, et dans la société à la Jeune Garde, groupe se consacrant à un militantisme antifasciste effectif mais incontrôlable.

Si on admet que le combat antifasciste ne peut se priver de capacités d’action pouvant recourir à la violence physique, fondamentalement de l’ordre de l’auto-défense, est posée la question de la direction politique. Donc d’un parti qui assume ces exigences, un groupe militant (dit « service d’ordre ») qui ne s’autonomise pas de ce parti (ce qui n’est pas possible pour un « mouvement gazeux » !)1Sur cette question, voir le texte de Pierre Rousset « À gauche, nous devons tirer clairement les leçons de la mort du militant fasciste à Lyon », Site Europe solidaire sans frontières, 1ᵉʳ mars..

4- Comment faire barrage à l’extrême droite ?

La question de vérité : comment faire barrage à l’extrême droite qui réunit les conditions de son accès au pouvoir ?

Le RN est en condition de remporter une majorité relative aux législatives, il est susceptible de gagner la présidentielle (ce qui lui donnerait des pouvoirs qu’on craint de mesurer).

Face à cela, aussi bien à droite qu’à gauche, c’est divisions et désarroi…

Et, peut-être le pire, une opinion qui se laisse gagner par le fatalisme, non pas par accord avec le projet du RN, mais en fonction de l’idée qu’une victoire du RN s’avère inéluctable…

Un retour sur les législatives de 2024 est porteur d’enseignements. La possible victoire du RN a été enrayée grâce à la combinaison de plusieurs facteurs : une unité de la gauche bricolée de justesse, une dynamique limitée mais réelle de front républicain, et, ce qui fut sans doute déterminant, une pression sociale venant davantage de la société (le monde syndical, associatif, la conscience populaire de gauche…) que des partis.

Aujourd’hui cette combinaison est à l’évidence plus difficile à réaliser :

  • La gauche est clivée de manière qu’on ne peut pas décréter artificielle et réversible.
  • La droite républicaine se dissocie entre la partie qui cède à l’attractivité du RN (tant est forte la tentation de voler au secours des futurs gagnants) et une partie qui reste attachée à la défense républicaine, mais elle-même divisée et assez désarmée.

Les défis sont complexes :

  • Reconstruire une unité de la gauche, comme gauche populaire, offensive, mobilisée pour imposer le changement.
  • Cela suppose des exigences fortes et convaincantes de réformes sociales, démocratiques, écologiques, féministes et internationalistes. Cela implique la capacité à assurer des succès même modestes. Et, aussi, à porter un projet de société…
  • Simultanément, il faut une gauche qui assume la nécessité d’un front large « républicain », modéré, en position défensive de la « démocratie républicaine »…

Cette combinaison est délicate, elle nécessiterait :

  • À gauche, une réorientation brutale du « camp LFI » (à espérer de ses militants et électeurs, plus que de son leader et de la direction du mouvement), pour admettre la renonciation à l’hégémonisme et l’acceptation des contraintes de l’unité et de la démocratie.
  • À droite que les forces qui refusent l’extrême droite fassent preuve de courage et de novation.
  • Et, à nouveau, la possibilité d’un sursaut du « peuple de gauche », seul à même de bousculer l’échiquier.

La barre est haute !

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Notes