Jean-Claude Mamet a écrit cette contribution dans le cadre d’un débat de L’APRÈS. L’objectif final est d’en rédiger le programme. Cette partie est centrée sur le travail et son enjeu. Or, le mot travail est polysémique. Travail, emploi, activité, métier, qualification, salaire, revenu, chômage, allocations… Le sens doit être clarifé.
Travail : repensons l’impensé
Par Jean-Claude Mamet. Le 28 octobre 2025.
Émanciper le travail
- Travail, activité, emploi : richesse humaine versus valeur économique
- Salaire et salaire socialisé
- Le travail comme construction de soi et du commun avec les autres
- Le travail comme source de valeur économique exploitée
- Le travail gratuit de reproduction
- Travail contraint et travail libre ou libéré
Parlons travail : l’impensé de la gauche.
Il y a un paradoxe : la gauche ignore souvent le travail, alors qu’elle s’est formée depuis deux siècles par l’affrontement capital/travail. Libérer le travail, pourquoi la gauche s’en moque et pourquoi cela doit changer est le titre d’un livre de Thomas Coutrot, économiste et statisticien du travail (Le Seuil, 2018).

Le syndicalisme a, lui aussi, des difficultés pour s’en emparer et en faire un sujet d’action.
Le syndicalisme et la gauche sont surtout mobilisés sur « l’emploi », c’est-à-dire le cadre juridique qui lie le travail au capital : à « l’employeur ». Cela peut s’expliquer par le chômage de masse depuis les années 1980, mais c’est plus profond. « Emploi » et « employeur » sont des mots qui décrivent une certaine acceptation libérale des rapports sociaux. Il y a des gens qui emploient et d’autres qui sont employé·es. Chacun sa place en somme.
Les syndicats se sont quand même penchés sur la question du travail ces dernières années, mais avec des réticences, comme si le sujet était brûlant, facteur de tensions. Et c’est vrai. Parler du travail n’est pas simple, car on entre dans un domaine dans lequel le patron est le « seul maître » : qui décide, qui fait quoi et comment.
Pourtant, autour de nous, dans la société, tout le monde parle de « son » travail. Travail et emploi sont mis sur le même plan.
Beaucoup parlent aussi du chômage, vécu ou craint : l’absence de travail pour ses enfants.
Nombreux et nombreuses, dans le secteur privé, ressentent la menace des licenciements.
Est aussi évoquée l’insécurité, la « précarité » du statut légal de « l’emploi ». Contrat court (parfois à peine un jour !), CDD, intérim, « auxiliaire » (avant d’être « titulaire »), stagiaire (mal payé, voire pas du tout).
On rêve d’un « bon travail » : être titularisé·e dans la fonction publique, avoir la garantie de l’emploi, obtenir un CDI.
Avoir un bon salaire, vivre en dignité, aimer son travail, aimer ses collègues, faire des fêtes ensemble, et même inventer des manières de travailler non prévues par le patron, la hiérarchie, les chefs. Ainsi, on évoque à la fois une peur, mais aussi peut-être du « bonheur ». Mais à quelle condition ?

Travail, emploi, activité, métier, qualification, salaire, revenu, chômage, allocations… : tous ces mots sont prononcés. Nous devons clarifier leur sens.
Le travail (ou l’emploi) occupe beaucoup de temps de vie.
Dans l’histoire humaine, le travail n’a pas toujours eu la même place. C’est ce que montrent les socio-historiens·nes ou les anthropologues étudiant les civilisations.
D’autres types « d’activités » que le travail (familiales, religieuses, échanges, cérémonies, chasse…) ont pu être au centre de la vie. Ce qui est permanent, c’est que les êtres humains « s’activent », construisent collectivement leur vie, inventent leur société.
Il s’agit donc de préciser les divers sens du mot travail dans les sociétés capitalistes dominantes depuis quelques siècles. En Occident, puis mondialement. Et distinguer le travail et l’emploi.
Tout le monde travaille, même les « sans emplois »
Le mot travail parle à l’imagination, mais exprime plusieurs sens.
- Travail et « valeur ».
- Parler de « valeur » du travail, c’est parler d’une grandeur économique dominante. Et non pas de morale de « l’effort des Français qui se lèvent tôt ». Ou de « gagner son pain à la sueur de son front » comme dit la Bible qui cherche à faire accepter la souffrance comme naturelle, empêchant toute conscience des responsabilités.
- La société capitaliste est une machine sociale pour faire travailler les êtres humains et produire des marchandises vendues à une certaine « valeur ».
- Le capitalisme est d’abord « une mise au travail » rapportant de la valeur pour les propriétaires d’usines, de machines, de matières, ou pour les marchands de services.
- Le « capital » ne rapporte aucune valeur : il fait travailler les autres. Mais c’est un pouvoir, une mise en « subordination ».
- Au début du capitalisme, ont été rassemblés dans des fabriques des artisans-travailleurs, maîtres d’un métier. Puis la division du travail s’est répandue, standardisée : les travaux « qualifiés », les ingénieurs, les manœuvres, les cols bleus, les cols blancs, etc. Dès lors, les travailleurs·euses ont été embauché·s, employé·s. « L’emploi » est un travail mis au service d’un « employeur », propriétaire de moyens de production.
- Dans ce premier sens, le travail produit de la valeur capitaliste : la « valeur ajoutée » par le travail. Une partie de cette valeur ajoutée est distribuée en salaire, composé de salaire direct et de salaire « social » (Sécurité sociale, surtout après 1945) et l’autre partie en profit : investi ou distribué en dividende et financiarisé.
- La société vit sous le règne de la valeur et de la propriété lucrative (homo-economicus). L’économie par la valeur et la propriété privée absolue domine le monde par le haut et par le bas. C’est le marché, mondial et local, où sévit la concurrence.
- Cette économie du profit recherché avec acharnement est à l’opposé de ce que certains économistes progressistes appellent « l’économie morale ». Il s’agit d’une économie « morale » populaire, non lucrative, liée à la vie et aux besoins réels (se nourrir, habiter, communiquer, faire société, protéger la vie, créer la vraie richesse humaine…).

- Travail réel et émancipation
- Le travail est donc une machine humaine à produire des valeurs économiques, marchandes.
- Ce travail est exploité comme une mine. Il est ravalé en une sorte d’objet, d’outil auxiliaire de la machine, mécanique ou numérique, un automate humain`qu’il faut entretenir pour qu’il dure. On le paye pour qu’il ne se détériore pas.
- Mais il n’est jamais possible de faire du travailleur uniquement un objet, car c’est un être vivant.
- Il et elle vit, use son corps, souffre, pense, imagine, parle à son collègue, délibère avec les autres, au café, à la cantine.
- Il et elle a une famille.
- Il ou elle exerce donc un travail « vivant », réel, fait de chair et de pensée.
- Il ou elle y met de l’ardeur, ou au contraire de la distance.
- Mais il ou elle est acteur ou actrice dans cette tâche, cette pièce à fournir, ce service à rendre.
- Il ou elle a plutôt envie de faire quelque chose de bien, de qualité, car c’est son œuvre, sa vie réelle qui est engagée pendant un temps.
- Il ou elle a des idées sur la manière de faire, sur les matières, sur les techniques, la sécurité, les pollutions, l’économie de moyens, les positions du corps, les rapports aux autres, aux usager·ères ou client·es, aux travailleur·euses proches. Ainsi qu’aux donneurs d’ordre, aux chefs d’entreprises, proches, lointains ou inaccessibles.
- Cet autre sens du travail (le moins étudié) met en question les rapports à soi et aux autres. Le travail est potentiellement une richesse émancipatrice : inventer, créer, autogérer, prendre du pouvoir. L’économie redevient « morale », humaine.

8 mars Grève féministe Quand les femmes s’arrêtent, tout s’arrête. Le travail gratuit existe
- Il est d’abord le continent des femmes.
- On le dit gratuit, parce qu’il ne reçoit pas de revenu ni salaire (sauf des « aides » pour les femmes seules avec enfants), et parce qu’il est quasiment invisible.
- Il s’effectue dans la famille, dans les rapports personnels privés.
- Ces rapports privés sont pourtant hiérarchisés par des siècles de patriarcat : la domination des hommes.
- Le capitalisme est une mise au travail, mais celles et ceux qui travaillent ne sont pas de simples individus isolés. Ils ou elles participent au rapport social familial et au rapport social de sexes et de genres (étudiés par la sociologue Danièle Kergoat et bien d’autres).
- Il s’y effectue aussi un vrai travail : le travail domestique ou le travail de reproduction du travail lui-même.
- Le travail domestique ne semble pas être un travail « normal ». Quoi de plus « humain » en apparence que d’élever des enfants, les vêtir, les nourrir, les emmener à l’école, les regarder grandir avec joie. Quoi de plus normal que de nettoyer la saleté du quotidien, de laver la vaisselle, les vêtements, de faire à manger, d’aider (les « aidants ») les personnes plus âgées ou malades ou les handicapé-es.
- Or cette activité est essentiellement le travail des femmes.
- Quand on est un homme et qu’on s’y met aussi (ce qui reste très minoritaire), alors on sent combien ce travail peut certes avoir des aspects sympathiques, mais qu’il prend la tête ! Si on ne planifie rien, tout s’arrête, tout se dégrade.
- Généralisons : sans le travail gratuit féminin, la société s’effondrerait. Une semaine de grève des femmes et tout serait bloqué.
Premières conclusions
Les rapports sociaux de travail sont à la fois très différents et très imbriquées les uns dans les autres. Si nous visons la liberté, l’égalité, l’émancipation

humaine, le pouvoir sur nos vies, alors il faut des réponses articulées à ces trois aspects du travail :
- On ne peut acquérir du pouvoir sur le travail réel, vivant, qui façonne à tout instant notre rapport aux matières et aux autres humains, sans prendre aussi le pouvoir sur la valeur économique. Car tôt ou tard, elle nous rattrapera et nous soumettra par sa puissance matérielle dominante.
- Le monde du travail comprend tout autant les travailleurs-euses en « emploi », qui veulent faire du « bon travail », que les « sans emploi ».
- les personnes au chômage (total ou partiel) qui se battent pour vivre (inscriptions, recherches d’emplois, formations) ou font des petits boulots,
- les étudiant·es qui apprennent (et servent les repas à Mac Do),
- les personnes malades parfois actrices de leurs soins,
- les congés de maternité,
- ou les retraité·es qui travaillent souvent pour la société.
- On ne peut gagner des libertés démocratiques dans les entreprises en laissant les femmes non libres dans l’espace domestique. On ne peut conquérir un pouvoir sur la valeur économique et renverser son hégémonie destructrice sans redonner du pouvoir économique aux femmes. Et plus généralement à tous les êtres humains discriminés (migrant·es, handicapé·es, sexualités opprimées…).
Vers quelle direction aller ? Ce que nous proposons :
- Seul le travail produit de la valeur économique.
- Par conséquent, le bon salaire exprime un pouvoir de vivre, et un pouvoir conquis sur la valeur.
- Aujourd’hui ce pouvoir est très dégradé, y compris par l’expression courante « pouvoir d’achat ». Il réduit les citoyens·nes à acheter et surtout pas à être des acteur·trices collectif·ves.
- L’augmentation du salaire renforce donc le pouvoir des salarié·es. Le salaire direct permet de vivre dans le mois, et le salaire collectif, socialisé (Sécurité sociale), permet de faire face aux aléas de la vie : soins médicaux, salaire prolongé pendant la retraite, maintenu pour la maternité, et en cas de chômage et d’accident du travail.
- Ainsi, des droits sociaux sont directement financés à la source par le « travail-valeur » (pouvoir économique).
- Mais cela va plus loin : il peut aussi servir à planifier des dépenses collectives et investir : hôpitaux, prévention, sécurité technique du travail, maisons de retraites volontaires. Nous voulons aussi planifier une Sécurité sociale alimentaire et des logements sociaux dignes, en coopérative de gestion.

- Le travail réel (vivant), s’il est reconnu, peut être aussi un pouvoir sur la vie quotidienne au travail, vers un travail de création.
- À condition d’obtenir un droit de délibération collective sur l’organisation du travail, sur la santé, sur les rythmes, sur les technologies, sur les finalités.
- Que produire et pour qui ? Le monde du travail doit conquérir le droit de participer à ce débat, en lien avec les usagers, les consommateur·trices vigilant·es, les citoyen·nes organisé·es, définissant les besoins communs.
- Le « commun » est ce qui est défini et pratiqué en commun, par la démocratie.
- Le Code du travail doit légiférer sur les limites de temps au travail (journée, mois, année), sur les statuts d’emploi, sur les grilles de salaires.
- Les qualifications sont une reconnaissance sociale du travail de qualité.
- Il est nécessaire d’obtenir une réduction du temps de travail pour délibérer et pour libérer des postes de travail. Par exemple une demi-journée par mois. La réduction du temps de travail doit être à la fois celle du temps passé au travail et celle de la transformation démocratique du travail, aujourd’hui sous la férule patronale.
- Le travail domestique doit être partagé à égalité entre hommes et femmes.
- Il faut aider les associations féministes et promouvoir des services de formations aux tâches ménagères (repas, couture) pour tout le monde.
- Les salaires des femmes doivent être revalorisés massivement vers l’égalité, à valeur et qualification égales (à déterminer).
- La reproduction sociale doit être socialisée par la mise à disposition de crèches et la formation à des métiers qualifiés pour le suivi des enfants, pour l’aide aux personnes âgées ou dépendantes.
- Les allocations familiales revalorisées doivent permettre aux couples de choisir à égalité le temps de suivi des enfants en bas âge par le maintien des salaires et l’aide aux dépenses supplémentaires.
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